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Le Louvre-Abou Dhabi s’ouvre au monde

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 15 novembre 2017 - 1069 mots

ABOU DHABI / ÉMIRATS ARABES UNIS

Fruit d’un partenariat conclu avec le Louvre, « le premier musée universel dans un pays arabe », comme il aime à se présenter, tente de faire la synthèse entre des visées locales et une ambition internationale porteuse d’un message de tolérance.

ABOU DHABI (ÉMIRATS ARABES UNIS). Le Louvre-Abou Dhabi a été inauguré le mercredi 8 novembre par le prince héritier d’Abou Dhabi, le vice-président de la fédération des Émirats arabes unis et le président Macron. La veille, plus de 400 journalistes du monde entier avaient pu visiter le site. L’ouverture au public local a eu lieu quelques jours après, le 11 novembre, accompagnée d’un programme festif, comprenant un concert de Matthieu Chedid. Cet enchaînement illustre bien la dialectique que tente d’opérer le musée entre des visées locales et des ambitions internationales voire universelles. Et cette dialectique se décline sur différents registres.

Le bâtiment en tant que tel en est la synthèse la plus achevée. L’architecture de Jean Nouvel revendique la métaphore de la ville arabe avec ses bâtiments blancs, sans fenêtres, enserrant des ruelles étroites, le tout couvert par un immense dôme qui la protège du soleil et de la chaleur, un peu comme le ferait une tente de Bédouin. Sauf que cette tente en acier est un concentré d’innovations : « on n’aurait pas pu le construire il y a encore dix ans », relève Jean Nouvel. Curieusement, l’image du musée diffusée par les télévisions, une presqu’île entourée par la mer, n’est pas celle que l’on voit quand on arrive par la route. À l’intérieur, tout est grand, très grand (64 000 m²), comme l’est la ville très occidentalisée d’Abou Dhabi, et les multiples échappés vers la mer ne font que renforcer ce sentiment. En revanche, nul exotisme dans les services proposés, mis au standard des musées modernes : passés les portiques de sécurité, le visiteur pénètre dans une salle d’accueil toute blanche, comme tous les édifices, puis, après un nouvel espace orné des neuf grandes toiles abstraites de Cy Twombly, il sort sur la place centrale qui distribue les accès vers autant de bâtiments que de fonctions : collections permanentes, exposition temporaire, boutique, restaurant, auditorium et même un musée pour les enfants. Le site est conçu pour être un lieu de promenade, une fois la visite des collections permanentes effectuée. « Un musée doit être accueillant », revendique Jean Nouvel.
 

Une image flatteuse

Ce sont précisément ces collections permanentes à vocation universelle qui ont fixé les enjeux. À l’origine, le terme de « musée universel », qui figure dans l’accord-cadre de 2007, a surtout pour objectif de caractériser l’étendue géographique de la collection, par rapport aux collections d’art contemporain du Musée Guggenheim ou du « Musée National Cheikh-Sayed ». Par la suite, l’expression s’est enrichie d’autres acceptions (lire page 13). Un terme bien commode, très intelligemment utilisé par la communication des Émirats et qui permet des déclinaisons aussi flatteuses les unes que les autres : tolérance, rencontre des cultures, « lutte contre l’obscurantisme ». Un concept qui renvoie une image flatteuse de l’Émirat.

Dans la pratique, les choses ne sont pas aussi nettes. Si les arts de toutes les religions (y compris un texte hébraïque) sont représentés – mais comment aurait-on pu faire autrement – le nu, surtout féminin, un marqueur de la production occidentale, est très contingenté. Pour cette première exposition, les seuls nus présentés sont la danseuse de Degas en sculpture et quelques fragments de Rodin. N’y figure pas, par exemple Vénus et Nymphes au bain de Louis Jean-François Lagrenée (1776), qui exhibe plusieurs corps de femmes largement dénudées et qui faisait partie de l’exposition de préfiguration au Louvre en 2014.

Faut-il voir dans cette limitation une plus grande attention au public local ? Même si les textes des cartels sont rédigés en anglais, en français (une élégance des Émiratis à l’égard de la France) et en arabe, il est manifeste que le discours initial en la matière a beaucoup changé. En 2007, les visées touristiques étaient clairement mises en avant. Les Émiratis voulaient devenir une destination touristique de masse en jouant du couple mer et culture. En 2016, l’objectif de 3 millions de visiteurs a été largement dépassé puisque l’Émirat a enregistré 4,4 millions d’arrivées internationales, sans que soit déterminée la part entre les séjours professionnels et ceux touristiques.
 

Une opération immobilière

Aujourd’hui, le public local est au centre de toutes les attentions. Les festivités d’ouverture sont destinées aux locaux, de nombreux spots publicitaires à la télévision d’Abou Dhabi incitent les familles à venir (prix d’entrée 15 euros par personne, gratuit pour les moins de 13 ans). Un centre de recherche est également prévu avec des partenariats avec les universités locales. Les « printemps arabes » sont passés par là et les familles régnantes ont pris conscience du risque que constituait, pour le régime, la classe moyenne émiratie de plus en plus nombreuse et pas insensible à la propagande des Frères musulmans. Ici aussi la dialectique local-global a redéfini les priorités.

Dès l’origine pourtant, l’île de Saadiyat est une opération immobilière destinée à la fois aux touristes et aux locaux. En 2004, ce n’est qu’un désert de 27 km², en bordure de mer et séparé du continent par deux bras d’eau. Ce qui fait office de centre-ville est séparé du Louvre-Abou Dhabi par un immense pont et une vingtaine de kilomètres urbanisés à la manière des grandes villes américaines. En 2017, de nombreux hôtels, immeubles et villas résidentielles ont déjà été construits. À terme, Saadiyat doit accueillir 150 000 personnes. Mais la mise au pas de Dubaï (lire page 13) a rendu moins nécessaire la construction initialement prévue des cinq musées, faisant pencher la balance davantage du côté du résidentiel que du côté des équipements pour touristes.

Les résidents de l’île devraient comprendre un bon nombre d’employés du Louvre-Abou Dhabi, et notamment les Émiratis qui représentent plus des deux tiers des effectifs scientifiques et d’encadrement (130 personnes au total). Ici se joue un point sensible. Le Louvre-Abou Dhabi n’est pas une antenne du Louvre, c’est un musée émirati qui, sauf nouvel accord, ne bénéficiera plus des œuvres des musées français dans dix ans, des expositions clefs en main dans quinze ans et de l’appellation « Louvre » dans vingt ans (l’accord de trente ans débute à la date du contrat). Si ces échéances paraissent lointaines, elles sont finalement assez courtes à l’échelle d’un tel projet et le compte à rebours pour que le « musée universel » s’enracine dans le désert de la péninsule Arabique a déjà commencé.

 

 

Louvre-Abou Dhabi,
quartier culturel de Saadiyat, Abou Dhabi, ouvert tous les jours sauf le mardi, jeudi-vendredi 10h-22h, samedi-lundi 10h-20h, www.louvreabudhabi.ae

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°489 du 17 novembre 2017, avec le titre suivant : Le Louvre-Abou Dhabi s’ouvre au monde

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