Jeudi 13 décembre 2018

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Claude Schopp, le biographe de Dumas qui a retrouvé l’identité de L’Origine du monde

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 25 septembre 2018 - 773 mots

PARIS

Dans un livre qui paraît ces jours-ci, L’Origine du monde. Vie du modèle, le spécialiste d’Alexandre Dumas, prix Goncourt de la biographie en 2017, annonce avoir retrouvé le nom du modèle peint par Courbet.

Claude Schopp © photo Héloïse Jouanard
Claude Schopp
Photo © Héloïse Jouanard

Vous annoncez avoir découvert l’identité du modèle de L’Origine du monde, qui est-ce et comment avez-vous percé le mystère ? 

Nadar, Constance Queniaux - BNF
Nadar, Constance Queniaux, vers 1860, Bibliothèque nationale de France, Paris
© Bnf

Claude Schopp : C’est une découverte inopinée qui m’est littéralement tombée dessus alors que je travaillais sur l’annotation de la correspondance entre George Sand et Alexandre Dumas fils. Dans une lettre du 17 juin 1871, une phrase m’a sauté au visage. Dumas fils, qui évoque Gustave Courbet, écrit qu’il a peint « l’intérieur de Mlle Queniault de l’Opéra, pour le Turc qui s’y hébergeait de temps en temps, le tout de grandeur naturelle ». Pour montrer qu’il s’agit d’un euphémisme, l’auteur a souligné le mot « intérieur ». Quand j’ai compris que j’avais trouvé la clé de l’énigme, j’ai pensé que je me trompais. J’étais incrédule, car il y a beaucoup de gens qui ont cherché cette information et qui ne l’ont pas trouvée, alors que moi, je l’ai trouvée totalement par hasard. J’ai fait part de ma découverte à Sylvie Aubenas, la directrice du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France avec qui j’avais déjà collaboré. Elle a trouvé l’hypothèse vraisemblable et nous avons fait des recherches complémentaires et confronté nos découvertes et nos raisonnements avec un scepticisme méthodologique. Au fur et à mesure de nos réunions de conspirateurs, nous étions de plus en plus convaincus, et notre seule peur était que quelqu’un d’autre ne trouve l’information avant que nous la publiions.

Cette information semble facile à trouver : pourquoi personne ne l’a repérée avant vous ? 

Claude Schopp : Certainement parce que les lettres de Sand à Dumas fils ont été publiées, mais les lettres de Dumas fils à Sand n’ont pas été publiées dans leur intégralité. Il n’y a eu que quelques extraits et cette lettre n’en fait pas partie.

Ne pensez-vous pas qu’un nom dans une lettre est une preuve un peu légère ? 

Claude Schopp : La phrase est d’une clarté étonnante. D’autant que dans tous les textes mentionnant Constance Queniaux et Khalil-Bey, le Turc qu’évoque Dumas fils et qui est le premier propriétaire du tableau, il est toujours explicite qu’elle est l’une de ses maîtresses. Par ailleurs, ce n’est pas n’importe quelle lettre, car Sand et Dumas fils ayant une relation intime – elle était en quelque sorte sa mère de substitution –, je ne vois donc aucune raison pour qu’il invente cette histoire. Par ailleurs, Dumas fils connaissait Khalil-Bey et ses maîtresses, notamment Marie Colombier qui était l’une de ses actrices. Il devait aussi connaître Constance, au moins de vue, car des articles de presse les signalent tous les deux participant aux mêmes événements. En outre, Dumas fils était un amateur de peinture et un grand collectionneur ; il connaissait la collection de Khalil-Bey et des œuvres sont même passées d’une collection à l’autre. Il y a des ramifications très fortes entre eux qui rendent cette information sûre. Enfin, ce qui m’a totalement convaincu, c’est que j’ai découvert que Constance a possédé un tableau de Courbet ; or, il n’y a aucune raison qu’elle ait une œuvre comme celle-ci, car le reste de sa collection de peinture était assez bas de gamme.

Avez-vous trouvé beaucoup d’informations sur Constance ? 

Claude Shopp - L’Origine du monde. Vie du modèle
Claude Shopp, L’Origine du monde. Vie du modèle, Phébus, 160 p., 15 €

Claude Schopp : Au début, cela a été difficile car l’orthographe utilisée par Dumas fils est erronée. Ayant découvert la bonne orthographe, j’ai sondé l’état civil parisien et les archives. Quand nous avons consulté l’inventaire de ses biens après son décès, c’était le jackpot, car il montrait une richesse fantastique, pour une femme qui était  née fille naturelle dans un milieu modeste. Elle avait notamment beaucoup de meubles précieux, avec un goût marqué pour le XVIIIe siècle. Nous avons également retrouvé ses contrats de travail avec l’Opéra, plusieurs photographies d’elle et des revues de presse sur ses spectacles, mais aussi des articles plus tardifs qui la présentent comme une demi-mondaine appartenant à « l’attelage » du musicien Auber. Plusieurs documents expliquent aussi qu’elle était le « porte-veine » de Khalil-Bey, sa mascotte qui lui portait chance au jeu. C’est certainement à cette période que remonte le début de la fortune de Constance, qui a en effet terminé sa vie en femme du monde ayant une importante activité philanthropique et appartenant à de hauts cercles de sociabilité. Sa trajectoire est passionnante ; or, jusqu’à présent, si elle était uniquement un objet pictural, l’objet d’un des tableaux les plus célèbres au monde, elle n’existait pas. J’ai eu l’impression qu’en retraçant sa vie, je la transformais petit à petit en sujet, qu’elle prenait sa revanche. 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°716 du 1 octobre 2018, avec le titre suivant : Claude Schopp, le biographe de Dumas qui a retrouvé l’identité de L’Origine du monde

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