Mercredi 19 décembre 2018

Stéphane Bern & Franck Ferrand : « Le roi est un sujet pour les peintres »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 janvier 2013 - 1782 mots

Rivaux sur RTL et Europe 1, les deux animateurs vedettes partagent une véritable amitié, sinon complicité. Après un premier livre en 2009, Au cœur de l’Écosse, ils reviennent avec un ouvrage consacré aux Portraits de cour.

Fabien Simode : Portraits de cour n’est pas un livre d’anecdotes autour de la représentation des portraits royaux, mais bien un livre d’histoire de l’art : avec ses artistes, son iconographie, la circulation des œuvres… Pourquoi un tel sujet quand le public vous attend peut-être ailleurs ?
Stéphane Bern : Le genre du portrait de cour, aujourd’hui si décrié alors qu’il a longtemps été un art majeur, nous passionne. Il s’agit véritablement d’un livre de passion pour un genre, le portrait de cour, qui possède plusieurs niveaux de lecture : la représentation symbolique du pouvoir – accroché dans les appartements d’apparat, il était fait pour impressionner les visiteurs – et celle qu’un souverain veut laisser à la postérité – qui est toujours une préoccupation de nos chefs d’État.

Franck Ferrand : Au départ du projet, nous nous sommes demandé si nous devions raconter l’histoire anecdotique de chaque tableau et, honnêtement, la question a été réglée en cinq minutes. Le sujet de ce livre se situe à la confluence de nos centres d’intérêt respectifs. Stéphane est très attaché à la symbolique, la signification des tableaux ; quant à moi, j’ai toujours travaillé sur la sémantique du pouvoir, qui était le sujet de ma thèse.

F.S. : Qui a eu l’idée de ce livre ?
F.F. : C’est Stéphane qui m’a proposé d’écrire un livre sur les portraits de cour, sujet sur lequel je rêvais, de mon côté, d’écrire depuis longtemps. C’était pour moi presque une obsession. Lorsque j’étais étudiant, travaillant sur Louis XV, je passais mon temps dans les musées et les châteaux au milieu des portraits de cour. Et je me demandais pourquoi on ne mettait jamais ces tableaux en valeur autrement qu’à des fins illustratives sur les plaquettes des châteaux…

F.S. : Avez-vous rencontré des divergences lors de la rédaction ?
F.F. : Il y a eu quelques bras de fer en effet, mais très courts. La présence des animaux sur la représentation des portraits a été par exemple un point de divergence. Fallait-il, ou non, développer ce thème ? Quand il y a un chien sur un tableau, je ne le vois même pas, tandis que Stéphane est captivé ! Mais c’est ce qui fait que notre complémentarité fonctionne. Stéphane a une vision exhaustive. Il aurait aimé que toutes les familles royales soient représentées. Moi, au contraire, je suis plus synthétique, et je ne voulais garder que les meilleurs portraits. Ces deux approches donnent, au final, un bon équilibre.

S.B. : Nous avons pris du plaisir à raconter le rôle des peintres de cour dans la vie des grands de ce monde, comme nous avons pris du plaisir à rapprocher les portraits entre eux à l’aide des milliers de cartes postales que je collectionne depuis toujours pour trouver les correspondances. Louis XV qui demande à Stiémart, en 1725, de peindre la reine Marie Leszczynska dans la même composition que celle qu’avait adoptée Santerre en 1709 pour peindre sa mère, Marie-Adélaïde de Savoie, c’est merveilleux !

F.S. : Pour quelle raison ne tentez-vous jamais d’expliquer un tableau par une approche psychanalytique, de comprendre par exemple pourquoi Louis XV fait ce parallèle entre la reine et sa mère ?
F.F. : On laisse la dernière partie du raisonnement à la charge du lecteur. C’est vrai dans le chapitre sur les correspondances entre les portraits, mais aussi plus fortement dans le tout dernier chapitre consacré aux portraits contemporains. Nous y donnons quelques clés, mais sans tirer de conclusion. Nous avons l’humilité de reconnaître que, si nous connaissons bien le domaine, nous ne sommes pas historiens de l’art.

F.S. : Aucune étude ne semble avoir été écrite sur le portrait de cour. Est-ce un genre que vous souhaitez, à travers ce livre, réhabiliter ?
F.F. : Si seulement cela pouvait ouvrir la voie, non à une réhabilitation, mais à une officialisation du genre, alors cela serait formidable.

S.B. : Le portrait de cour n’est abordé que dans des monographies d’artistes. Les seuls qui ont réfléchi un peu à l’image des rois, ce sont les Anglais, chez qui nous trouvons deux études. Il faut signaler au passage que la Royal Collection a été formidable, tout comme le palais princier de Monaco. Dans le livre, nous reproduisons des tableaux de Gobert, de Largillière, de Van Loo… qui appartiennent à ces collections et qui n’ont jamais été montrés auparavant ! Qui sait que le palais de Monaco est un conservatoire d’art extraordinaire ?

F.S. : Certains peintres ont été un peu oubliés, comme Hyacinthe Rigaud, que vous remettez au premier plan…
F.F. : C’est incroyable ! Hyacinthe Rigaud est l’un des peintres majeurs du tout début du XVIIIe siècle français ! Il est au cœur de l’Académie royale de peinture ; il est celui que vont suivre tous les portraitistes d’Europe durant un siècle, celui qui essaime ses inventions partout, notamment en Espagne, à la cour de Philippe V, à travers son élève Jean Ranc. Et le public ne le connaît plus…

S.B. : Son grand portrait de cour, son chef-d’œuvre, Louis XIV en costume de sacre (1701), il le réalise pour Philippe V, roi d’Espagne et petit-fils du roi Louis XIV. Or, c’est une manipulation politique : Louis XIV a plus de 60 ans et l’artiste le peint avec des mollets de jeune homme. Et c’est ce portrait qui va devenir, pour des générations de peintres, l’archétype universel du grand portrait royal.

F.S. : Quels rapports les puissants ont-ils eu avec leur portrait, qui a à la fois une dimension politique et symbolique ? Vous dites, par exemple, que le portrait de 1787 de Marie-Antoinette avec ses enfants par Louise Élisabeth Vigée-Lebrun était destiné à redorer l’image de la reine auprès du peuple…
F.F. : Pour en prendre la mesure, il faut ouvrir les correspondances : le portrait est omniprésent dans les préoccupations de l’époque. La carrière de Winterhalter, portraitiste du XIXe siècle, s’est faite uniquement sur recommandation : arrivé à la cour de France, il part ainsi pour la cour d’Autriche, puis pour celle d’Angleterre pour revenir enfin auprès de Napoléon III. C’est une préoccupation d’autant plus importante que le portrait est une chose rare, ce qui est difficile à saisir pour le public contemporain qui est abreuvé de milliers d’images chaque jour…

S.B. : La découverte d’un portrait était un événement. On raconte par exemple que toute la cour a défilé dans la galerie des Glaces à Versailles devant le portrait de Louis XIV par Rigaud lors de sa présentation officielle. Événement qui a été en outre couvert par tous les chroniqueurs de cette époque.

F.F. : Aujourd’hui, nous vivons essentiellement dans le présent. Mais il faut se rappeler qu’au temps des monarques, on se demandait quelle image on allait laisser à la postérité. Dès lors, il n’est pas étonnant de confier son portrait aux meilleurs maîtres de son temps. Ce qui est devenu paradoxal, car ces maîtres et leurs chefs-d’œuvre ont depuis été délaissés sous prétexte qu’il s’agit d’un art officiel. Prenez les études existantes sur Titien : son travail de portraitiste de cour y est relégué au deuxième, voire au troisième plan de son œuvre.

S.B. : C’est un peu moins vrai pour Van Dyck, mais prenez aussi Goya : ses portraits de cour n’existent quasiment pas alors qu’il est le peintre qui a immortalisé la famille de la reine Marie-Louise d’Espagne. Et de quelle manière, puisqu’il en fait une galerie de monstres. Dans ce livre, les plus grands noms de la peinture sont réunis, Pourbus – pour lequel j’ai une véritable affection –, Holbein, Clouet, Champaigne, Titien…, ce dont nous n’avions pas forcément conscience à l’origine du projet…

F.F. : Si « le roi n’est pas un sujet », il en est un pour les peintres !

F.S. : Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans ces portraits ?
S.B. : Nous nous amusons d’y voir plein de détails cocasses. Quand Élisabeth d’Autriche se tourne vers les Hongrois, elle revêt le costume hongrois sur son portrait officiel. Napoléon Ier, dans le tableau du baron Gérard, et encore plus dans celui d’Ingres, met quant à lui en avant le fauteuil carolingien, les abeilles, le manteau de cour doublé d’hermine qui devient rouge et non plus bleu, etc. Car Napoléon, issu de la Révolution, s’insère désormais dans un système dynastique. Le tableau est un message envoyé, il est saturé de sens : le portrait de cour est une œuvre politique.

F.S. : Le sens est-il toujours lisible ?
S.B. : Nous avons dû écarter un portrait d’un roi des Pays-Bas, passionnant, mais que nous n’arrivions pas à interpréter. Au sol, le peintre a représenté une lettre décachetée et froissée. Nous avons sollicité des spécialistes de la peinture hollandaise, mais personne n’en comprend le sens. Nous avons regardé dans la vie du personnage, mais aucun épisode ne correspond. À quoi renvoie cette lettre ? Nous ne le savons pas.

F.S. : Le portrait de cour est-il un sujet que vous pourriez adapter pour la télévision, peut-être plus facilement qu’à la radio ?
F.F. : C’est bien sûr plus évident à la télévision, mais c’est aussi plus difficile, notamment pour des problèmes de droits. Pour ma part, je suis convaincu au contraire que la radio est un média d’images. Les émissions d’histoire de l’art à la radio ont un succès formidable. Plus je parle d’art dans « Au cœur de l’histoire » [diffusée sur Europe 1], mieux l’émission fonctionne. Nous avons récemment réalisé une émission sur la chapelle Sixtine qui est en tête des podcasts Internet.

S.B. : J’adorerais pouvoir en faire un programme court à la télévision qui nous permettrait de rentrer dans les tableaux et dans chacune des histoires. Car ces œuvres racontent toutes des histoires, en même temps que la grande histoire. En tout cas, personne n’avait eu l’idée de rassembler l’histoire des portraits de cour dans un même livre. Cette fois, c’est fait, et nous en sommes fiers.

F.S. : Pourquoi les beaux-arts ne sont-ils pas plus présents à la télévision ?
F.F. : C’est une question de mode. Le goût du public, notamment en France, va vers l’art. C’est une évidence. Il y a de l’appétence pour les expositions, qui font le plein de visiteurs. Les gens veulent de l’art, de même qu’ils veulent de l’histoire. Mais les grands médias suivent des effets de cycle, de mode. Il suffirait qu’une émission sur un thème artistique fonctionne et, d’un seul coup, vous verriez fleurir sur toutes les chaînes des émissions sur le sujet. Je vous le promets, l’histoire de l’art sera un jour à la mode.

Stéphane Bern, Franck Ferrand, Portraits de cour, Éditions du Chêne, 320 p., 35 €.

Légende photo

Stéphane Bern et Franck Ferrand © Photo : F.S.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°654 du 1 février 2013, avec le titre suivant : Stéphane Bern & Franck Ferrand : « Le roi est un sujet pour les peintres »

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