Samedi 14 décembre 2019

Portraits recherchés sous conditions

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 1042 mots

Le portrait est un genre apprécié dans la peinture, à condition qu’il soit décoratif ou qu’il revête une importance historique.

Objet décoratif important dans nos cultures où la représentation humaine est primordiale, le portrait a joué un rôle social majeur tout au long de l’histoire européenne. Toujours admirés aujourd’hui, Nicolas de Largillière et Hyacinthe Rigaud, deux grands portraitistes de la fin du règne de Louis XIV, ont marqué leur époque. « Ils avaient instauré une griffe tarifaire à leur commanditaire. On pouvait se faire portraiturer le visage, le visage avec perruque, à mi-corps, avec une ou deux mains (selon, les prix augmentaient), de trois quarts ou en pied, pour les plus riches », rapporte le marchand parisien Éric Coatalem. Un grand Portrait de Madame Claude-Joseph Geoffroy sur fond de paysage (1725), signé Largillière, s’est par exemple vendu 100 000 euros, le 30 mars 2011 à Drouot, à Paris, chez Aguttes (collection de Chirée). La dame n’était pas vilaine et le traitement des étoffes était particulièrement réussi.

Au XVIIIe siècle, on jugeait un portraitiste selon quatre critères : sa maîtrise des volumes en jouant sur l’ombre et la lumière, sa capacité à saisir la ressemblance au plus près, sa capacité à rendre la psychologie du modèle et, enfin, son aptitude à créer l’illusion des matières. Aujourd’hui encore ces quatre points ont leur importance. Et même si nous n’avons pas la possibilité de vérifier la ressemblance de la peinture avec son modèle, on parvient souvent à ressentir un certain degré de réalisme dans la réalisation. Bien entendu, le charisme du personnage va sublimer l’œuvre. Le galeriste parisien et expert Frédérick Chanoît organise une fois l’an une exposition de portraits, une de ses spécialités. Sa clientèle ne se compose pas que de châtelains désireux de composer une traditionnelle galerie de portraits, ni uniquement d’amateurs d’une peinture décorative flattant l’image de la jolie jeune femme. « Pour aimer le portrait, il faut avoir un goût prononcé pour l’histoire et ne pas avoir le sentiment d’être dérangé par la présence d’un personnage. Car un portrait n’est pas une simple image, comme un paysage. Avec un portrait, on sent comme une présence quelque part », constate-t-il.

Des éléments de décor en arrière-plan, la présence d’objets souvent liés à l’activité du modèle, la manière dont le tableau représente son époque, l’attitude du personnage, son regard, son sourire, sa psychologie et l’impression qu’il donne d’être animé, ainsi que la technique et la qualité d’exécution : tout cela compte. L’identification du modèle est aussi très importante et rassurante pour l’acheteur. Et si le peintre est célèbre, tout comme son modèle, c’est le gros lot. C’est ainsi que le marchand parisien Jean-François Heim a identifié le sculpteur Edmé Bouchardon dans un élégant portrait exécuté par le peintre français Louis-Gabriel Blanchet (1705-1772), tableau qu’il exposera à la première édition du salon Paris tableau, du 4 au 8 novembre au palais de la Bourse. 

Intérêt commercial ciblé
Globalement, le marché du portrait va dans deux directions : celle de la peinture décorative et celle de la peinture historique. En dehors de cela, le portrait est un genre qui ne se vend pas très bien. « Un personnage trop hideux est impossible à vendre, admet Frédérick Chanoît. Cela pose problème lorsque se présente une paire de portraits représentant d’un côté, un homme, et de l’autre, son épouse, et que l’un des deux est franchement repoussant. On doit parfois faire le choix de les vendre séparément. » Et pas au même prix. Estimé 80 000 euros, un Portrait de femme à son ouvrage, réalisé au pastel par Charles Coypel en 1746, a été adjugé 276 750 euros, le 23 juin à Paris chez Sotheby’s.
 
Si Coypel était l’un des artistes majeurs de la première moitié du XVIIIe siècle, le modèle, une femme de l’aristocratie non identifiée, était pourtant un peu austère. « L’engouement pour cette œuvre s’explique d’abord par la rareté de la technique du pastel dans ce type de format, relativement grand (103 x 82 cm), et par son état de fraîcheur exceptionnelle. L’état de conservation est un point important pour un tableau, surtout pour un pastel, indique Pierre Étienne, le spécialiste de la vente. La finesse du rendu des matières, notamment la délicatesse des dentelles et de la fourrure créant de la profondeur, associée à la technique formidable du pastel, a transcendé le sujet ».
 
« N’importe quel portrait d’ancêtre n’a pas d’intérêt commercial », confirme le marchand parisien Emmanuel Marty de Cambiaire, qui met l’accent sur la réputation du portraitiste et son talent à rendre formellement la psychologie du modèle. « Par exemple, nous avons actuellement en galerie un portrait d’Hyacinthe Rigaud dont le modèle n’est pas très connu. Mais la réalisation est de très belle qualité. Rigaud est un très grand nom ; c’était le peintre des rois et de toute la noblesse. Il a donc un rôle essentiel dans l’histoire de la peinture française et nos clients le savent. » Il poursuit : « Si le modèle est connu et qu’il s’agit d’un personnage intéressant historiquement, c’est bien sûr encore mieux. C’est le cas d’un autre de nos tableaux peint par une artiste femme mineure, Julie Forestier – mais tout de même la première fiancée d’Ingres. La toile représente le premier médecin psychiatre français, Philippe Pinel, entouré de sa famille dans un paysage. Cela en fait un document historique de première importance, qui touche l’histoire de la médecine, et par là celle des grands hommes français. »

En excellent état de conservation, ce grand tableau d’époque Empire, qui a été conservé dans la famille du modèle depuis son exécution, a été évalué plus de 100 000 euros. Il pourrait intéresser une institution (médicale) française ou étrangère, à moins qu’un psychiatre ne veuille faire entrer dans son salon le portrait du père de sa discipline. Sans l’identification du modèle, la toile n’aurait pas le même intérêt. « Elle vaudrait quatre fois moins », reconnaît Emmanuel Marty de Cambiaire. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : Portraits recherchés sous conditions

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