Mercredi 19 décembre 2018

Foire

Y a-t-il de la place pour deux foires d'art contemporain à Paris ?

Par Cédric Aurelle · Le Journal des Arts

Le 4 avril 2018 - 911 mots

PARIS

Si la Fiac est inscrite en bonne place dans le calendrier des foires internationales, le positionnement plus flou d’Art Paris ne l’aide pas à s’imposer sur l’échiquier des événements majeurs d’art contemporain.

Fiac 2017, Grand Palais
Fiac 2017, Grand Palais
Photo Ludosane

Paris. C’est un signe qui ne trompe pas : pendant la semaine Art Paris Art Fair, aucune grande institution parisienne ne semble s’être véritablement rangée au diapason de l’événement marchand du printemps. Certes, Art Paris propose dans son parcours VIP des visites de plusieurs expositions du moment. Mais ni vernissage remarquable ni programmation spécifique qui indiqueraient une synergie impulsée par la foire, au contraire de l’effervescence autour de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac). En cause, l’hétérogénéité de la manifestation, qui peine à créer une image forte à laquelle s’identifier : une minorité de galeries reconnues sur le plan international entourée d’une kyrielle hétéroclite de galeries parisiennes ou provinciales, ainsi qu’une poignée d’étrangères travaillant pour l’essentiel sur le second marché ou avec des artistes dont l’œuvre demeure essentiellement en dehors du champ de l’histoire de l’art. Positionnée à l’origine comme « l’anti-Fiac », avec laquelle elle partage l’écrin prestigieux du Grand Palais, Art Paris est loin de concurrencer sa grande sœur, forte, elle, d’une identité bien définie : une offre de qualité internationale, des artistes à des prix élevés, prisés par des collectionneurs internationaux fortunés.

Une situation qui appelle à se poser la question : Paris peut-elle absorber deux salons d’art contemporain d’envergure ? Au niveau mondial, seule New York parvient à faire coexister deux véritables rendez-vous internationaux avec l’Armory Show en mars et Frieze en mai. Si l’hégémonie nord-américaine dans le champ de l’art contemporain n’est plus incontestée, la capitale culturelle des États-Unis conserve une puissance économique, une richesse institutionnelle et une réserve de collectionneurs telle qu’elle permet d’absorber deux événements d’importance comparable. À Londres, outre Frieze en octobre, le deuxième rendez-vous en janvier avec la London Art Fair constitue une manifestation locale honnête, mais sans rayonnement. Berlin, ville dépourvue d’une bourgeoisie fortunée, reste un cas d’école intéressant avec son rendez-vous international incontesté qu’est le Gallery Weekend. Ce n’est pas une foire à proprement parler, mais un événement commercial de printemps qui attire les collectionneurs du monde entier dans les espaces des galeries. Et à l’automne, ABC n’a jamais su s’imposer ailleurs que dans les pages critiques de la presse allemande. Toutefois la reprise en main de l’événement par Art Cologne en 2017 mérite d’être surveillée avec intérêt.

La question de l’identité est centrale. Plutôt que de revendiquer un positionnement international, Art Paris ne devrait-elle pas jouer la carte « locale » ou « régionale », quitte à assumer un exotisme permettant de se démarquer de la Fiac qui ne remplit plus ce rôle, et par ce biais créer un rendez-vous dans le calendrier national, voire européen ? Entre relectures et résurrections, la scène française offre des décennies de production ignorées ou oubliées. Dans cet esprit, l’initiative heureuse consistant à proposer une carte blanche sur la scène française à un commissaire invité (lire p. 30) doit retenir l’attention : c’est ainsi qu’Art Paris a attiré cette année nombre de galeries parisiennes qui n’y avaient jusqu’à présent jamais participé. Thomas Bernard (Paris), qui a ouvert sa première galerie à Bordeaux avant de déménager dans le Marais et envisage son travail en « fantassin », voit là une opportunité. Pour sa première participation à Art Paris, il explique son souhait d’éveiller à un art exigeant un public curieux de collectionneurs ne frayant habituellement pas dans les mêmes cercles. « Il s’agit vraiment d’aller chercher ces nouveaux collectionneurs et c’est sur Art Paris qu’on peut les rencontrer. » Les montants affichés par certaines galeries témoignent par ailleurs d’une gamme de prix parlant à des bourses d’ampleur variée, certes, mais loin d’être négligeable. « On vend très bien à Art Paris, mais on préfère ne pas être trop visible », confie un autre galeriste, soucieux de garder l’anonymat. L’argent est là, le déficit d’image aussi. Le succès commercial peut-il justifier la faible qualité de nombreux stands ? Car force est de constater qu’en s’éloignant du noyau central, le niveau des propositions dégringole.

Un positionnement à adapter

Face à ce positionnement peu lisible – en dépit du focus annuel sur une destination qui lui confère une identité de circonstance – d’autres manifestations ont émergé, avec un succès qui va crescendo. En s’imposant sur un médium spécifique, le dessin (reconnu pour introduire à l’œuvre d’artistes), Drawing Now, qui précède désormais de peu dans le calendrier Art Paris, s’est imposé en quelques années comme un salon de qualité et à la bonne échelle – seulement 72 exposants réunis au Carreau du Temple. Or le Salon du dessin contemporain, avec son offre accessible, attire un public de nouveaux collectionneurs potentiels qui auront fait leurs emplettes la semaine précédente. À terme, faute de revoir son positionnement, Art Paris pourrait pâtir de cette concurrence qui a su trouver son modèle, progresse et aliène un pan essentiel du marché. Très cher à la location, le Grand Palais pourrait être un costume trop grand pour une manifestation inévitablement confrontée à un impératif de rentabilité – et dès lors contrainte au remplissage, au détriment d’une sélection garante de sa qualité. Ce très grand format mériterait d’être reconsidéré à la faveur d’un changement de lieu plus modeste et d’un propos resserré.

À moins d’imaginer une date commune qui réunirait une version revue d’Art Paris et Drawing Now sous les verrières du Grand Palais ? C’est à ce prix que Paris pourrait avoir un événement phare au printemps faisant écho à la Fiac en octobre.

Foires d'art contemporain et bassin de population

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°498 du 30 mars 2018, avec le titre suivant : Art contemporain à Paris : y a-t-il de la place pour deux foires ?

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