Foire

Chronique

Frankenstein au pays des galeries

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 16 mai 2018

Foires. Le Frankenstein de Mary Shelley connaît tant de succès grâce à ses avatars qu’une version circule dans le monde des galeries : un galeriste met au point une invention miracle pour le marché, avant que celle-ci ne lui échappe, se retourne contre lui et dévore les galeries.

Art Cologne 2015
Art Cologne 2015
Photo Koelnmesse, Wikimedia Commons

L’adaptation se réfère aux marchands qui, en 1967, avaient fondé Art Cologne pour dynamiser les transactions et créer un nouveau modèle : galeries + foires.

Un demi-siècle plus tard, les foires se sont multipliées, pour atteindre plus de 200 événements annuels, selon le mode de recensement. Mais, dans leur dernier rapport sur le marché de l’art, Art Basel et UBS soulignent l’inquiétude de galeries de niveau intermédiaire, pourtant saluées pour leurs sélections d’artistes et en activité depuis plus de dix ans. Celles-ci sont menacées par les méga-galeries, qui attirent leurs artistes dès que leurs œuvres se vendent à des prix élevés, et par les foires, dont la fascination grandissante exercée sur les acheteurs les fait dédaigner dorénavant leurs espaces. Le phénomène n’est pas nouveau, « mais sa prédominance devient grandement problématique pour un nombre accru de galeries ». Pour la première fois depuis dix ans, le nombre de fermetures de galeries est supérieur à celui des ouvertures, relève le rapport, notant que plus de vingt galeries remarquables ont baissé le rideau en 2017. Sommes-nous à la fin d’un cycle ? Les « petites » galeries survivraient mais ne franchiraient plus ce seuil ; quant aux autres, sauront-elles trouver des parades ?

José Freire, dont la Team Gallery à New York est de taille intermédiaire, vient de faire son choix. Après avoir participé à 78 grandes foires durant les dix-sept dernières années, il renonce. « Si vous considérez la compétition dans les foires, j’ai perdu. Je ne suis ni Hauser & Wirth, ni David Zwirner, ni Larry Gagosian », a-t-il déploré sur Artnet le 5 mars. Les pertes s’accumulent ; le prix au mètre carré d’un stand est identique à celui demandé à une méga-galerie ; à quoi bon financer le programme d’accueil des VIP collectors lorsque ceux-ci ne s’écartent plus des allées centrales ? Depuis, David Zwirner et Thaddaeus Ropac se sont prononcés en faveur de prix différenciés en fonction de la taille de la galerie, mais José Freire ne veut pas qu’on lui fasse la charité et refuse aussi de participer à des foires « moyennes ». La multiplication des foires les rend répétitives, l’esprit de découverte, de risque les habite peu, les nouveaux contacts deviennent rares. Il préfère investir dans l’ouverture d’un nouvel espace, à Los Angeles.

Autre choix, la volonté de ces galeries de collaborer plutôt que de se combattre. La réussite des quatorze éditions du Gallery Weekend de Berlin a encouragé d’autres villes à prendre ce chemin et suscite d’autres formes de collaboration. « Condo », « Okey Dokey » s’étendent au-delà de Cologne, Londres, New York, Mexico… Le principe : chaque galerie offre son espace à une consœur étrangère pour une exposition d’une durée d’un mois. L’Internet est considéré davantage comme un allié, il s’agit de mieux utiliser Instagram pour attirer de nouveaux clients, de trouver de façon collaborative la bonne plateforme pour vendre en ligne.

Espérons que ces galeries inventent un nouveau modèle, car la disparition de nombre d’entre elles aura un impact sur les artistes, et pas seulement sur la diffusion de leur travail. Concevoir une exposition pour un espace dépassant une surface de 100 m2 ; envisager les œuvres, leur cohérence, puis leur monstration : tout cela est, pour leur pratique, une stimulation irremplaçable, incomparable avec la satisfaction d’avoir une, deux, trois pièces présentes sur un stand ou sur Internet. Quant au « regardeur », qu’il n’oublie pas que sa sensibilisation à un artiste, surtout s’il est jeune, mérite un ensemble d’œuvres et donc un accrochage en galerie.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Frankenstein au pays des galeries

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