Ventes publiques

Phillips, une alternative possible aux deux géants anglo-saxons

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2021 - 1158 mots

Troisième maison de ventes dans le monde occidental, Phillips, pourtant loin derrière Christie’s et Sotheby’s, a gagné des parts de marché grâce à sa stratégie axée sur certaines spécialités prisées par les collectionneurs.

Vente du tableau de David Hockney, Nichols Canyon, par Phillips New York le 7 décembre 2020. © Thomas De Cruz/Media Haydon Perrior
Vente du tableau de David Hockney, Nichols Canyon, par Phillips New York le 7 décembre 2020.
© Thomas De Cruz / Media Haydon Perrior

Quelques jours après sa première vente en partenariat avec la maison chinoise Poly Auction à Hongkong, Phillips a enregistré la meilleure vente new-yorkaise de son histoire. Un total de 134,6 millions de dollars [110,8 M€], très proche de son record historique de mars 2018 (135,1 M$), avec le plus haut prix obtenu pour un paysage de David Hockney, Nichols Canyon, adjugé 41 millions de dollars.

Une ascension progressive

La maison de ventes d’origine britannique, qui dispose de deux salles des ventes (New York et Londres), de dix bureaux de représentation dans le monde (Hongkong, Genève, Moscou...) et qui emploie 383 salariés, n’a cessé, en une décennie, de gagner du terrain. En 2009, elle affichait un produit de ventes de 87,4 millions de dollars [72 M€] (chiffres du Conseil des ventes volontaires), se positionnant à la dixième place du classement mondial. Dix ans plus tard, elle s’est hissée à la troisième place (en Occident), derrière Christie’s et Sotheby’s, et à la cinquième dans le monde après les chinois Poly et China Guardian. Elle réalise un volume de ventes de 908 millions de dollars pour 2019 [747 M€] (dont 171,8 M$ pour les ventes privées qui devraient faire un bond de 30 % en 2020). L’arrivée en 2014 d’Edward Dolman en tant que PDG, après 27 ans passés chez Christie’s, a véritablement donné un second souffle à Phillips. Dans son sillage, il a entraîné plusieurs anciens de Christie’s, très expérimentés, dont Cheyenne Westphal, présidente arrivée en 2017 [voir ci-contre].

Troisième maison de vente la plus puissante, Phillips reste pourtant loin de ses challengers : Christie’s, la numéro 1, a atteint 5,8 milliards de dollars [4,7 Md€] en 2019, quand Sotheby’s en a totalisé 4,8. Mais Phillips ne joue pas sur le même marché : si ses rivales couvrent environ quatre-vingts spécialités, elle a resserré ses activités autour de six catégories : l’art du XXe siècle et contemporain – son département phare (plus de la moitié de son chiffre d’affaires) –, le design, les bijoux, les photographies, les éditions et son département Montres qui détient 90 % du marché grâce à son association avec Bacs et Russo. « Se concentrer sur le XXe est une bonne stratégie et n’est pas un hasard. Ed Dolman sait, par expérience, qu’un marché ne revient jamais, sauf pour les pièces hors norme », commente le courtier Thomas Seydoux. Il ajoute : « À force d’être numéro 3, on parle de Phillips et cela crée un marché. Elle a consolidé sa position plutôt que d’avoir une folle croissance et a renforcé sa place comme étant une alternative possible. »

Face à la crise sanitaire, Phillips a rapidement pu réagir grâce à sa stratégie numérique dont elle a fait une priorité depuis plusieurs années et, de onze ventes en ligne en 2019, elle est passée à 29 en 2020. Dès le 19 juin, à Londres, la maison de ventes a lancé un format hybride de ventes « livestream » pour sa vacation de design, un succès avec 5,3 millions de livres [5,8 M€] à la clé. « Nous avons constaté une énorme confiance des acheteurs pour les enchères en ligne, avec des niveaux d’activité sans précédent. En novembre, un prix record a été enregistré en ligne pour une montre Patek Philippe vendue 4,8 millions de dollars [3,9 M €]. Malgré le contexte actuel, le marché reste robuste », observe Cheyenne Westphal. Avec le soubresaut que connaît le monde numérique en 2020, Phillips a certainement une carte à jouer : « Elle pourrait bien sortir son épingle du jeu au moment où le marché se redessine grâce à une stratégie plus humaine, une plus petite structure, plus malléable – moins “paquebot qui ne sait pas s’arrêter” – face à un duopole qui s’autodétruit et abîme le système à grand coups de marketing agressif et de rentabilité à tout prix », analyse le courtier. L’année 2021 devrait être décisive pour la numéro 3.

Trois questions à… Cheyenne Westphal, présidente de la maison de ventes Phillips

« Construire une forte présence à Paris est une priorité »


Pourquoi une maison de ventes spécialisée plutôt que généraliste ?

En nous concentrant sur les XXe et XXIe siècles, nous avons développé une marque innovante se focalisant sur ce que les collectionneurs veulent aujourd’hui. Le marché de l’art contemporain a connu une croissance exponentielle ces dernières années, et notre part de marché avec. Phillips a également contribué à créer un marché pour les artistes en milieu de carrière et les talents émergents. Nous avons enregistré des prix bien supérieurs à ceux du marché primaire, comme avec The Bathers d’Amy Sherald, adjugé 4,2 millions de dollars [3,4 M€], le 7 décembre à New York.


Comment Phillips envisage les prochains mois, qui risquent d’être compliqués ?

L’histoire a prouvé que le marché de l’art était incroyablement résilient. Alors que le monde était confiné en mars 2020, jamais nous n’aurions pu imaginer réaliser l’une de nos saisons les plus fortes à ce jour avec notre vente de New York (+ 25 % par rapport à 2019). Avec la pandémie, nous avons dû mettre en place de nouveaux outils pour communiquer avec les clients. Mais bien que notre stratégie en ligne ne disparaisse pas, notre objectif principal reste les enchères en « présentiel ». 2020 a vu la réinvention de l’expérience numérique, 2021 verra la réinvention de l’expérience physique.


Quelle est la stratégie de Phillips en France ?

Construire une forte présence à Paris – l’une des villes les plus importantes pour le marché international de l’art – est une priorité pour Phillips. Notre activité à Paris va au-delà du calendrier des enchères, en offrant aux collectionneurs une programmation d’expositions, de ventes privées, d’événements et de partenariats. Notre espace au 46 rue du Bac n’en est qu’un aspect et nous avons des spécialistes francophones partout dans le monde.
Phillips, une maison qui a souvent changé de main

Historique. Harry Phillips fonde la maison en 1796 à Londres et acquiert rapidement une renommée. La société reste dans la famille jusqu’à ce que le groupe LVMH-Moët Hennessy Louis Vuitton et son président Bernard Arnault en fasse l’acquisition en 1999, un an après le rachat de Christie’s par François Pinault. En 2000, l’entreprise fusionne avec la société genevoise de Pury & Luxembourg Art. La nouvelle équipe aspire à devenir leader dans le marché de l’art. Mais après de lourdes pertes, LVMH cède en 2002 la majorité de sa participation à ses associés, Simon de Pury et Daniela Luxembourg. En octobre 2008, Phillips de Pury & Company est rachetée par le Groupe Mercury, une société de produits de luxe russe, qui prend le contrôle total de l’entreprise en 2013. Dans la foulée, le siège social est transféré au 450 Park Avenue à New York – qui vient d’emménager au 432 dans un espace de près de 3 000 m² – et un nouveau siège est ouvert à Londres au 30 Berkeley Square à Mayfair.

 

Marie Potard

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°558 du 8 janvier 2021, avec le titre suivant : Phillips, une alternative possible aux deux géants anglo-saxons

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