Vendredi 6 décembre 2019

Foire

Marrakech, nouvel épicentre du marché de l’art africain

Par Stéphane Renault · Le Journal des Arts

Le 28 février 2018 - 1180 mots

Après Londres et New York, la foire internationale d’art contemporain africain 1-54 inaugurait le 22 février sa première édition en Afrique, au Maroc. Une bouture prometteuse.

Marrakech. Fin février, durant quatre jours, l’art contemporain africain brillait sous le soleil de la ville ocre. Pour accueillir cette édition inaugurale de la foire 1-54 en Afrique, le choix de La Mamounia n’était pas fortuit. Rendez-vous discret des stars et des chefs d’État, où se mêlent élite marocaine, du continent et visiteurs étrangers fortunés, le palace compte dans sa légende un hôte fidèle : Winston Churchill. Peintre à ses heures, l’ancien Premier ministre britannique encensa auprès du dernier pacha du Maroc le talent de son fils aîné, Hassan El Glaoui, devenu l’un des grands noms de la peinture marocaine. Sa fille Touria n’est autre que la fondatrice de la foire. Lancée à Londres en 2013, dupliquée à Brooklyn en 2015, la manifestation, référence en matière d’art vivant africain, se tient chaque année dans le bâtiment néoclassique de Somerset House en même temps que Frieze London. « Dès le début, je souhaitais créer une foire tricontinentale, confiait Touria El Glaoui le jour de l’ouverture. Une fois acquise la visibilité des artistes africains et de la diaspora dans les deux premières villes, il me semblait évident d’avoir un pied en Afrique. » Objectif : faire de Marrakech le hub de l’art contemporain africain pour le continent. Pour Omar Berrada, commissaire de 1-54 Forum, le programme de conversations : « Marrakech est devenue une capitale culturelle internationale, un véritable carrefour, un lieu pertinent pour ancrer le cœur névralgique et résolument africain de la foire. » Pour ce faire, la cité berbère au pied des sommets enneigés de l’Atlas n’est pas dépourvue d’atouts. Destination hédoniste, la ville aimante la jet-set depuis les années 1960-1970. Yves Saint Laurent, auquel un musée est désormais consacré, puisait dans les couleurs du Jardin Majorelle l’inspiration de ses collections. D’importants collectionneurs y possèdent un riad. Ensoleillé, l’ancien protectorat français dans l’Empire chérifien attire aussi pour la clémence de son climat fiscal.

Une scène artistique locale vivace

Ces dernières années, un écosystème vertueux s’est développé pour encourager le rayonnement de l’art contemporain. Si la foire n’a pu s’appuyer sur la programmation de la biennale, annulée, plusieurs manifestations permettaient, dans une réjouissante synergie, de prendre la mesure de la vivacité de la scène locale – et plus largement d’une création africaine en ébullition. À commencer par le vernissage, au son de musiciens gnawas, de l’exposition collective « Traversées/Crossings » au Comptoir des mines, bâtiment sur plusieurs étages transformés en galerie d’art et résidence d’artistes. Sous l’impulsion de Hicham Daoudi, instigateur de Marrakech Art Fair et de la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), dix artistes ont été invités à questionner l’état du monde tel qu’ils le perçoivent depuis le Maroc. Jusqu’au 10 avril, on peut y découvrir, entre autres, les toiles de Mariam Abouzid Souali ou les installations en néons de Mustapha Akrim, l’un de ceux qui renouvellent le vocabulaire formel en s’affranchissant de l’esthétique orientaliste et postcoloniale. Hassan Hajjaj, le « Andy Wahloo » du pop art marocain, y expose ses photographies hautes en couleurs. L’une d’elles était proposée à la foire sur le stand de Vigo Gallery (10 000 livres sterling HT). Toby Clarke, son fondateur, habitué de la version londonienne, avait vendu (36 000 livres sterling HT) une œuvre de 1964 du soudanais Ibrahim El-Salahi, né en 1930, premier artiste du Modernisme africain à avoir bénéficié d’une exposition à la Tate Modern en 2013. « L’intérêt pour la création africaine depuis une dizaine d’années porte les jeunes artistes sur le devant de la scène internationale, se félicitait Hajjaj autour d’un thé à la menthe dans son Riad Yima, à l’image de son univers, dans la médina. La situation était très différente à mes débuts à Londres. Le regard occidental a changé. » Le plasticien expose le travail sur Casablanca du jeune photographe Yassine Alaoui Ismaili, dit Yoriyas, repéré par Hermès et bientôt exposé à Paris.

Autre temps fort, l’exposition « Africa Is No Island » au Musée d’art contemporain africain Al Maaden de la Fondation Alliances. Complétant la collection permanente, une sélection d’œuvres y illustre avec brio le dynamisme et la diversité de la création du continent, contrepoint salutaire à une approche occidentale souvent encline à uniformiser. « Un regard sur l’Afrique, en Afrique, pour l’Afrique », résume Othman Lazraq, son président. Parmi les artistes exposés, Walid Layadi-Marfouk, représenté par la galerie Tiwani Contemporary à La Mamounia. Pour l’artiste de 22 ans passé par l’université de Princeton et basé à New York : « Dans la culture arabe, on ne met pas les choses en avant pour qu’elles soient vues. Elles sont là, il faut faire l’effort de venir les voir. C’est en train de changer un peu. Il y a désormais plein de lieux pour découvrir l’art contemporain à Marrakech, il se passe quelque chose. » L’une de ses images, inspirées de son histoire familiale, fait la couverture du dernier numéro du magazine Diptyk, basé à Casablanca, qui voit en lui « la prochaine coqueluche de la jeune photographie marocaine ». Pour Meryem Sebti, directrice de la rédaction : « La scène émergente marocaine est presque superposable avec les générations de lauréats des beaux-arts de Tétouan, la principale école. Il y a beaucoup de vitalité, mais les artistes marocains restent peu visibles dans les grandes expositions internationales. » Certains ont toutefois accédé à la notoriété, comme Younès Rahmoun, présenté à la dernière Biennale de Venise, Hicham Berrada, Mounir Fatmi… Avec près d’un tiers d’artistes nord-africains, cette version marrakchie de 1-54 se distinguait par son ancrage régional. Loft Art Gallery y présentait ainsi la dernière série ­d’Hicham ­Benohoud, né en 1968, présent dans les collections permanentes de la Tate Modern et du Centre Pompidou. Ses photographies sans retouches, tirées à cinq exemplaires, se sont envolées à 3 200 euros l’unité. Joli succès également pour les photographies brodées et ses clichés de scarifications faciales au Burkina Faso de Joana Choumali, artiste ivoirienne. Pour Laetitia Catoir, directrice de la galerie londonienne Blain Southern, participer à cette première édition avait du sens : « Il y a au Maroc une scène qui bouge et beaucoup de collectionneurs européens y ont des maisons de vacances. » Sur son stand, comme chez l’Italienne Primo Marella, des œuvres de bandes de tissu colorées du Malien Abdoulaye Konaté (85 000 euros la plus grande), lui aussi vu à Venise et présent dans de grandes collections privées et publiques. Le Bénin était à l’honneur chez Vallois. Chez Yossi Milo, on remarquait les portraits entre-tissant photo et tissu de Kyle Meyer. Parmi les valeurs sûres, Mahi Binebine, Ouattara Watts ou Chéri Samba étaient de la fête. La fréquentation, d’excellentes ventes et le satisfecit du côté des dix-sept galeries de neuf pays ayant répondu à l’appel de cette nouvelle petite sœur de 1-54 semblaient confirmer le choix du Maroc comme plaque tournante sur le continent. Pari réussi ? « Les Marocains achètent plutôt de la peinture. Les goûts restent relativement classiques, avance Meryem Sebti. Mais Marrakech pourrait être le lieu d’expériences hors norme. Il y a de l’espace, le glamour et une clientèle internationale avec de l’argent et du temps. »

 

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°496 du 2 mars 2018, avec le titre suivant : Marrakech, nouvel Épicentre du marché de l’art africain

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