Mercredi 17 octobre 2018

Entretien

Marie-Ann Yemsi : « Montrer les artistes africains que l’on ne voit pas d’habitude »

Commissaire invitée du focus sur l’Afrique à Art Paris

Par Pauline Vidal · Le Journal des Arts

Le 14 mars 2017 - 774 mots

Commissaire d’exposition indépendante, Marie-Ann Yemsi a fondé en 2005 Agent Créatif(s), un atelier de conseils en art contemporain et de production culturelle, orientant son activité vers la promotion des artistes émergents du continent africain et des diasporas. Elle sera en décembre 2017 la commissaire d’exposition de la 11e édition des Rencontres de Bamako.

Que comptez-vous apporter avec ce focus africain présenté dans le cadre d’Art Paris ?
Je souhaite montrer d’autres artistes africains que ceux que l’on a l’habitude de voir à Paris. […] Nous n’avons pas balayé les 54 pays du continent africain ; ce qui est important pour moi, c’est de rendre compte de la vitalité de la scène africaine contemporaine et de montrer l’engagement de différentes galeries, qu’elles soient installées sur le continent ou en Europe. Nous n’avons pas de galeries américaines pour des questions de calendrier.

Comment expliquez-vous l’engouement pour l’art africain contemporain ?

ll y a un effet de mode, mais ce n’est pas un mouvement éphémère. En France, nous avons un temps de retard dans le regard porté sur ce continent. La presse comme les institutions sont le reflet d’une société française qui a du mal à faire face à l’Histoire. On perçoit un malaise, une occultation. Le travail de compréhension et d’analyse des savoirs et des imaginaires n’a pas été effectué à la suite des décolonisations. Beaucoup de manifestations vont avoir lieu au printemps à Paris, cela va permettre d’élargir le regard.

N’y a-t-il pas un danger quant à la ghettoïsation de ces artistes ?
Parfois, pour faire avancer la question des minorités et de l’invisibilité, il faut faire un peu de discrimination positive. Les artistes ne souhaitent pas être réduits à un territoire, mais en France nous avons encore le besoin d’organiser des moments spécifiques, et notamment des foires, qui leur donnent de la visibilité.

Comment se porte le marché de l’art africain contemporain ?
Quand on analyse les études sur les ventes d’art africain, ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent : El Anatsui, Barthélémy Toguo, Julie Mehretu, Marlene Dumas… Mais ces ventes n’intègrent pas encore la jeune génération, qui est pourtant regardée par de grandes institutions. Un certain nombre de noms vont bientôt apparaître dans les ventes. Par ailleurs, ces artistes sont très largement sous-cotés. En ce moment, les prix augmentent mais ne s’emballent pas, contrairement à ce que j’entends dire parfois. On est simplement en train de faire un nécessaire réajustement. Ensuite se posera la même question pour les artistes modernes que de grandes institutions internationales ont commencé à collectionner.

Qui sont les collectionneurs ?
Il est intéressant de noter que des collections se constituent sur le continent. Il y a des collectionneurs historiques mais aussi de plus jeunes, aux alentours de la trentaine. Ces collectionneurs sont souvent des gens qui ont eu la possibilité d’étudier à l’étranger mais qui ont envie de revenir sur le continent et d’investir dans l’art contemporain – dans l’art africain mais aussi dans les grandes figures de l’art occidental. Les initiatives sont essentiellement privées. Toutefois en septembre ouvrira au Cap (Afrique du Sud) un grand musée d’art contemporain, le « Zeitz MOCAA », au même moment que la « Fondation A4 », qui a constitué une ample collection et dont les projets sont très prospectifs et expérimentaux. Du nord au sud de ce continent, les collectionneurs sont de plus en plus actifs. En même temps, les artistes qui réussissent font le constat qu’ils sont achetés hors du continent. Ceci explique peut-être leur volonté de s’engager chez eux en tant que producteurs culturels, à l’exemple de Michael Armitage au Kenya, de Barthélémy Toguo au Cameroun ou de Sammy Baloji en République démocratique du Congo…

Peut-on parler d’une génération d’artistes africains animés de nouvelles préoccupations ?

Les jeunes artistes bougent beaucoup car ils sont le reflet d’un monde en relation. Ils sont sur les réseaux sociaux, ils voyagent, ils font des résidences. La mobilité fait partie de leur vie. Tous n’ont pas le souhait de revenir sur le continent africain, mais un certain nombre d’entre eux effectuent ce mouvement de retour. Ce qui est surtout intéressant, c’est leur capacité à travailler individuellement mais aussi leur souci du collectif. Ils sont souvent très engagés en tant que citoyen et sont très actifs à l’instar de Sindika Dokolo dont la fondation basée à Luanda possède l’une des plus grandes collections d’art contemporain africain. […] Les sociétés traditionnelles (qui sont parfois très restrictives par rapport aux questions de l’homosexualité, du féminisme…) sont actuellement soumises à d’énormes mutations. Ce moment de conflit et de résistance a un impact évident sur les œuvres. Ces artistes travaillent aussi à inventer de nouvelles esthétiques et de nouveaux imaginaires.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°475 du 17 mars 2017, avec le titre suivant : Marie-Ann Yemsi : « Montrer les artistes africains que l’on ne voit pas d’habitude »

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