Art contemporain

L’heureux mariage de la céramique et de l’art d’aujourd’hui

Par Armelle Malvoisin · L'ŒIL

Le 22 avril 2013 - 1242 mots

Sollicités par les manufactures de céramique, les artistes contribuent à redynamiser un matériau encore trop peu exploité dans l’art.

Après la guerre, Picasso a créé à Vallauris des céramiques en série qui sont aujourd’hui collectionnées comme des œuvres d’art à part entière. Ce décloisonnement entre les arts décoratifs et les arts plastiques s’était déjà opéré à Sèvres. Au moment de sa création au XVIIIe siècle, la Manufacture de Sèvres a pris l’habitude d’inviter des artistes contemporains, à commencer par François Boucher à la demande de Louis XV. Depuis, nombreux ont été les créateurs à s’y succéder pour faire évoluer les formes et les décors en porcelaine, en créant des pièces originales uniques ou en édition limitée.

Sous l’impulsion d’André Malraux en 1963, le directeur Serge Gauthier prend le chemin de la modernité, en conviant notamment Arp, Calder, Poliakoff, Alechinsky, Zao Wou-ki et Viera da Silva. Par la suite, Yayoi Kusama, Louise Bourgeois, Pierre Soulages, Aurélie Nemours, Arman, Erik Dietman, Fabrice Hyber, Bertrand Lavier, James Brown, Vincent Barré, Erik Boulatov et bien d’autres plasticiens sont passés par Sèvres, donnant à leur tour envie à d’autres artistes de travailler ce matériau.
Parfois réalisées en coproduction avec les galeries des artistes, ces créations contemporaines ont attiré un nouveau public vers ce médium. Édité à dix exemplaires en 2000, un Vase de Soulages, en porcelaine striée blanc et noir avec des dorures à l’or fin, a été acquis pour 150 000 euros par un amateur qui rêvait de posséder une œuvre de l’artiste. Suivant la cote ascendante du peintre, ce Vase a été adjugé 224 500 euros en 2012 à Paris, dans une vente d’art contemporain chez Artcurial.
L’an dernier, au Pavillon des arts et du design, un collectionneur d’art contemporain s’est emparé des cinq vases uniques décorés par Barthélémy Toguo pour Sèvres. Depuis 2003, sous la direction de David Caméo, la Cité de la céramique poursuit son développement grâce à la création contemporaine, qui représente plus de 60 % des 3 000 pièces produites en moyenne chaque année. Et qui pèse près de 70 % des 2 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisés en 2012. Des manufactures comme Bernardaud à Limoges, mais aussi Henriot à Quimper, suivent le mouvement…

Koons et Bernardaud
En 1988, Jeff Koons a créé une statue en porcelaine de la pop star Michael Jackson, dont un des trois exemplaires a été vendu en 2001 aux enchères à New York pour 5,6 millions de dollars (6,4 millions d’euros). En 1998, la galerie Gagosian a lancé une édition de 3 000 vases Puppy en porcelaine représentant le chien de la célèbre sculpture florale monumentale de l’artiste. En 2011, Koons a demandé à Bernardaud de produire une assiette à décor afin de la vendre au profit d’une association caritative. Cette année, la star internationale a décoré six assiettes en s’inspirant de sculptures qu’il a réalisées par le passé. « J’ai toujours été intrigué par la porcelaine, par l’aspect aussi bien financier que sexuel de ce matériau », commente Koons.
Banality Series, 2012, Jeff Koons, porcelaine, Bernardaud, édition de 4 500 exemplaires composée de 2 x 6 pièces à décors différents (assiettes à dîner de 27 cm et assiettes à dessert de 21 cm).
Prix : 798 euros, dans les boutiques Bernardaud à Limoges, Lyon, Paris…

Picasso et Madoura
Artiste prolixe, Picasso a réalisé des milliers de céramiques dans l’atelier de Madoura, à Vallauris, entre 1946 et 1965 [lire p. 58]. Ces œuvres sont le prolongement de son travail sur la sculpture, la peinture et la gravure, et sont collectionnées comme telles. Elles sont d’ailleurs aujourd’hui présentées aux enchères dans des ventes d’art moderne. Les pièces de formes (vases, pichets…) sont plus recherchées que les plats décorés. Les figures humaines restent plus prisées que les décors animaliers. La rareté du modèle fait grimper les prix. Une céramique produite à trois cents ou cinq cents exemplaires se négocie à partir de 1 500 euros. La cote d’un grand vase peint réalisé à vingt-cinq exemplaires peut dépasser 100 000 euros en ventes publiques et atteindre pratiquement un million d’euros.
Grand Vase aux danseurs, 1950, Pablo Picasso, terre cuite incisée et peinte, numéroté 21/25, « daté 24 juin 50 », empreinte originale de Picasso et cachet « Madoura », dimensions : 69,9 x 32,4 x 32,4 cm.
Adjugé 236 500 dollars (164 000 euros), le 21 avril 2011, Phillips, New York.

Du nouveau à la faïencerie Henriot-Quimper
Créée en 1690, la faïencerie bretonne Henriot a été rachetée en 2011 par Jean-Pierre Le Goff avec la volonté de donner un nouvel élan à une production traditionnelle qui s’essoufflait. Galeriste à Paris et Huelgoat, Françoise Livinec propose en 2012 un projet avec le sculpteur rennais Loïc Bodin qui emballe le patron d’Henriot. De là naît Dolly, créature hybride entre l’humain et l’animal, en référence à la célèbre brebis génétiquement clonée en 1996, dont toute la sensualité s’affirme dans la faïence émaillée. Avec ses allures de personnage d’heroic fantasy, elle plaît aux collectionneurs. La maison Henriot souhaite poursuivre son développement avec d’autres artistes contemporains…
Dolly, 2012, Loïc Bodin pour la faïencerie Henriot-Quimper, émail blanc, édition de 8 exemplaires, 50 cm.
Prix : 5 000 euros, Galerie Françoise Livinec, Paris.

Françoise Pétrovitch à Sèvres
En association avec la galerie parisienne RX, Françoise Pétrovitch a créé à Sèvres en 2007 la série inspirée du monde de l’enfance Le Renard du Cheshire, composée de trois sculptures en grès chamotté et émaillé, toutes des pièces uniques. En 2011, l’artiste est invitée à Sèvres. Elle choisit alors de décorer vingt assiettes aux lignes pures avec la même poésie mêlée d’humour et de cruauté que dans les dessins qui ont fait son succès. La porcelaine blanche se substitue à la feuille de papier. Les motifs peints sont d’un rendu étonnant grâce à la technique d’émail de grand feu, qui peut atteindre 1 380° et restituer la douceur des aquarelles de l’artiste.
Service de fables, 2011, Françoise Pétrovitch, porcelaine émaillée de couleur de grand feu et de petit feu, Sèvres, édition limitée à 8 exemplaires, signée et numérotée, composée de 20 pièces à décors différents, ainsi que d’un dessin original et d’un livret.
Prix : 30 000 euros le service de 20 pièces, galeries du Musée national de céramique (Sèvres) et du Palais-Royal (Paris).

Questions à… Frédéric Bernardaud

Chargé du marketing et de la création chez Bernardaud

Comment avez-vous choisi les artistes qui participent aux 150 ans de la marque Bernardaud ?
Notre maison a toujours eu des relations avec le monde de l’art, avec Cindy Sherman, Zao Wou-ki, Agnès Thurnauer… Nous connaissions déjà Michael Lin et Jean-Michel Alberola. Pour Sophie Calle, nous avons réalisé une pièce pour son exposition à la Biennale de Venise en 2007, ainsi qu’un cadre en porcelaine pour une installation au Palais de Tokyo en 2010. Nous avons sollicité d’autres artistes appartenant à des univers artistiques différents pour créer des décors dans l’espace contraint de l’assiette : Marco Brambilla, Fassianos, Jeff Koons, David Lynch, Marlène Mocquet, Nabil Nahas, Sarkis et Prune & JR. En fonction du nombre de pièces et du coût de fabrication, les prix varient de 330 euros pour un coffret de six assiettes de Sophie Calle à 1 300 euros la série de douze assiettes de Sarkis.
Quel impact en attendez-vous sur la marque ?
Nous pensons toucher un nouveau public. Bien que nos éditions soient illimitées (sauf pour Koons), nous n’allons pas les diffuser éternellement. Aussi peut-être qu’un jour ces assiettes prendront de la valeur comme objets de collection.

Où voir de la céramique d’artiste

« Picasso céramiste et la Méditerranée », du 27 avril au 13 octobre 2013, Centre d’art des Pénitents-Noirs, Aubagne (13), www.2013-paysdaubagne.fr/picasso

Cité de la céramique, 2, place de la Manufacture, Sèvres (92), www.sevresciteceramique.fr

« Bernardaud a 150 ans ! », jusqu’au 17 mai 2013, 24, rue de Richelieu, Paris-1er, www.bernardaud150.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°657 du 1 mai 2013, avec le titre suivant : L’heureux mariage de la céramique et de l’art d’aujourd’hui

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