Ventes aux enchères

PROFESSION

Les jeunes commissaires-priseurs à l’épreuve de la création d’entreprise

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2018 - 1133 mots

Refroidis par les difficultés de la création d’une maison de ventes, dans un marché en phase de saturation, les jeunes marteaux hésitent à se lancer dans l’aventure.

Guillaume Delon au marteau pour l'OVV Delon-Hoebanx.
Guillaume Delon au marteau pour l'OVV Delon-Hoebanx.

Les jeunes commissaires-priseurs sont-ils frileux ou le marché est-il saturé ? La réponse tient sans doute des deux quand on constate le faible nombre de nouveaux opérateurs de ventes aux enchères créés par les nouveaux promus : sept (sur quinze) en 2015, trois (sur neuf) en 2016 et huit (sur seize) en 2017. « Les trois quarts des diplômés préfèrent rester au chaud, salariés dans une société, en attendant “le” poste. Ils sont très exigeants », observe Catherine Baron, directrice administrative au CVV (Conseil des ventes volontaires) en charge du suivi de la formation professionnelle. La majorité de la vingtaine de jeunes diplômés annuels intègre dans un premier temps une structure déjà existante en attendant d’être habilitée à tenir le marteau. Et dans la plupart des cas, ces nouveaux OVV (opérateurs de ventes volontaires) sont adossés à une charge de commissaire-priseur judiciaire déjà existante ou bien constituent une reprise d’activités – comme Magnin-Wedry qui a repris l’étude Bailly-Pommery à Paris – ou bien encore une association avec d’anciens commissaires-priseurs. Ainsi, Nicolas Moretton a créé Kâ-Mondo en s’associant avec Ghislaine Kapandji et Élie Morhange. Yonathan Chamla (diplômé en 2015) lui, a créé R&C Enchères à Marseille en 2017 avec Romain Rudondy après trois ans passés dans un OVV marseillais, motivé par l’envie « d’être [son] propre patron et ne plus avoir de compte à rendre ».

Une installation parsemée d’embûches

Il est vrai que créer sa maison de ventes peut s’avérer être un parcours du combattant alors que « juridiquement, il n’y a pas de “barrières à l’entrée”pour créer un OVV (sous réserve de respecter les conditions définies dans la loi), puisque l’on est depuis la loi de juillet 2011 dans un système déclaratif », souligne Catherine Chadelat, présidente du CVV. Voilà pourquoi beaucoup prennent leur temps, tel Guillaume Delon, diplômé en 2014, qui a créé avec Xavier Hoebanx, l’OVV Delon-Hoebanx qui opère à Drouot depuis septembre dernier et qui a attendu huit ans, passés chez Aguttes, avant de se lancer. Il fait partie des rares à avoir intégré l’hôtel de ventes parisien. Créer une structure en province n’est pas plus simple : « Si vous n’avez pas la casquette judiciaire (dont il faut acheter la charge) avec un réseau de notaires, ça ne peut pas marcher, car il n’y a pas assez de marchandises sauf dans les très grandes villes comme à Marseille et Lyon », explique Guillaume Delon.

« S’installer au bout de deux ans de stage quand on n’a pas d’expérience professionnelle serait à moitié suicidaire », estime Thomas Müller, qui a fondé en 2016 Crait + Müller (Drouot) avec Guillaume Crait après sept années passées chez Vincent Wapler. Aucun de la promotion 2017 ne s’est installé et sur les seize reçus, seulement trois sont déjà habilités, comme Pierre-Harald Leducq chez Pierre Bergé & associés. « Cela ne m’est jamais venu à l’esprit de m’installer tout de suite. J’ai toujours su qu’il fallait que je fasse mes armes pendant une dizaine d’années avant de monter quelque chose. Nous avons une très bonne formation, mais il y a tellement de choses à savoir qu’il faut le temps d’apprendre les ficelles du métier », indique-t-il.

Un chef d’entreprise à plusieurs casquettes

Monter un OVV nécessite d’acquérir des connaissances du marché, de l’histoire de l’art et des objets, se former l’œil, maîtriser le droit et la déontologie, tandis que des compétences commerciales sont requises et qu’il faut savoir endosser le costume de chef d’entreprise. « Je suis autant en train de faire des inventaires et estimations que de gérer mon entreprise et de m’occuper de la comptabilité. C’est quasiment impossible de devenir chef d’entreprise en sortant du diplôme », raconte Cristina Mouraut. Après trois ans d’un emploi salarié chez Me Morand (Paris), elle a cependant fondé avec Diem Crenais, Yellow Peacock, une maison de ventes exclusivement en ligne avec l’idée d’organiser des ventes physiques plus tard. L’envie de développer leur propre notoriété et dorloter davantage leurs clients en offrant des facilités de transport, de stockage les a poussées à franchir le cap. « C’est aussi un métier très agressif au quotidien, qui peut en décourager plus d’un », explique Yonathan Chamla.

Beaucoup de ces jeunes professionnels confient se sentir livrés à eux-mêmes et ne pas être épaulés. « Mon ancien patron ne m’a pas aidé et m’a même mis des bâtons dans les roues », affirme ainsi l’un d’entre eux qui a créé son entreprise. « Nous n’avons même pas été informés par le CVV et la Chambre nationale des commissaires-priseurs judiciaires (CNCPJ) du tirage au sort de nouvelles études judiciaires », souligne Yonathan Chamla.

L’autre raison expliquant le faible nombre de créations par les jeunes diplômés tient à la maturité du marché. Ainsi, le nombre d’OVV, qui avait atteint un pic en 2013 avec 414 opérateurs recensés, n’a cessé de fléchir depuis cinq ans, pour aboutir à 403 en 2016 et 2017. Ceci va de pair avec un ralentissement de la croissance des adjudications, 5,2 % en 2017, 7,2 % en 2016 et 10 % en 2015.

Par ailleurs, la tendance à la concentration du marché des ventes aux enchères volontaires observée depuis plus de six ans s’accélère. En 2017, les vingt opérateurs de ventes les plus importants, toutes catégories confondues, ont réalisé un montant cumulé d’adjudications de 2,2 milliards d’euros, soit 72,2 % du montant total adjugé contre 70 % en 2016 ; les 383 autres ne se partageant que 27,8 % du marché contre 29,7 % en 2016. Et si les grandes maisons se portent bien, les plus petites sont à la peine. Selon les analyses du CVV, un opérateur sur deux a déclaré en 2017 un montant de ventes en baisse par rapport à 2016, « ce qui indique que ces OVV sont particulièrement affectés par la consolidation du marché », commente Catherine Chadelat.

Par ailleurs, le rapport annuel du CVV indique que l’art contemporain représente le secteur le plus important dans la catégorie art et antiquités avec une hausse de 31 % (239 M€) en 2017, tandis que les arts traditionnels accusent une baisse cumulée de 25 %. Or, ce secteur est précisément le cœur de métier des petites structures, qui représentent 95 % des OVV français (71 % d’entre eux comptent moins de vingt personnes, selon l’Observatoire des métiers dans les professions libérales), alors que 80 % du marché de l’art contemporain est détenu par le duopole Christie’s-Sotheby’s. Ces chiffres laissent ainsi peu de place aux autres opérateurs, encore moins à ceux qui souhaiteraient prendre part au marché. « Économiquement, créer un nouvel OVV – par essence plutôt de petite taille – dans ce contexte est plus périlleux, à part pour celui qui a un business model très innovant, si ce n’est disruptif. Au strict plan économique, la logique du marché concurrentiel serait le regroupement de certains OVV, l’union faisant usuellement la force », observe Catherine Chadelat.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°500 du 27 avril 2018, avec le titre suivant : Les jeunes commissaires-priseurs à l’épreuve de la création d’entreprise

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