Le Getty boude un rare Mantegna

Résultats en dents de scie pour les ventes d’art ancien de janvier à New York

Le Journal des Arts

Le 7 février 2003

Les ventes de peintures anciennes qui se sont tenues chez Christie’s et Sotheby’s à New York au mois de janvier ont suscité des soubresauts d’intérêt. D’invendus en prix records, les maisons de ventes ont vécu au rythme des surprises. Des “valeurs sûres”? comme Pierre Paul Rubens ou Sandro Botticelli sont restées sur la touche. Une œuvre de Mantegna a atteint plus de 28 millions de dollars.

NEW YORK - La palme de la plus grande surprise des ventes de peintures anciennes de janvier à New York est venue du J. Paul Getty Museum de Los Angeles. Il n’a non seulement pas acheté la Descente aux limbes d’Andrea Mantegna chez Sotheby’s le 23 janvier, mais il n’a même pas enchéri. Malgré les suppliques du conservateur Scott Schaefer, la directrice, Deborah Gribbon, n’a pas bougé. Le musée californien avait tenté de se porter acquéreur de l’œuvre, il y a quelques années, mais un accord avec la propriétaire du tableau, Basia Johnson, n’avait pu être trouvé. La Frick Collection avait également essayé d’acheter la peinture alors que celle-ci était en dépôt dans le musée new-yorkais, mais les déboires financiers qui ont suivi le 11 Septembre ont eu raison du projet. Si l’échec de la Frick Collection est compréhensible, la décision du musée le plus riche du monde de ne pas enchérir pour l’une des dernières grandes œuvres de la Renaissance est tout bonnement incompréhensible. La Descente aux limbes est très certainement plus rare et plus importante que La Madone aux œillets de Raphaël du duc de Northumberland (lire le JdA no 162, 10 janvier), pour laquelle le Getty se bat afin d’obtenir une licence d’exportation. Le Mantegna a finalement trouvé acquéreur auprès d’un enchérisseur anonyme par téléphone (“qui n’est pas Lord Thomson”, selon George Gordon, spécialiste chez Sotheby’s) pour la somme de 28,568 millions de dollars (26,6 millions d’euros), dans son estimation de 20 à 30 millions de dollars.
Même s’il y a eu plus d’invendus que d’habitude, les deux ventes ont obtenu, dans l’ensemble, des résultats plutôt satisfaisants. Sotheby’s et Christie’s ont toutefois souffert d’un manque de marchandise nouvelle sur le marché, d’une abondance de lots vus et revus dans les stocks des marchands, et de prix de réserve trop élevés. Chez Sotheby’s, l’estimation des deux adorables natures mortes de chasse de Jan Weenix était trop élevée – 1 à 1,5 million de dollars chacune. La Madonna del Libro, de Jacopo Pontormo, est passée récemment aux mains du marchand-restaurateur Marco Grassi, et la Sainte Famille de Pierre Paul Rubens à celles d’Agnew. Le Portrait de femme de profil, de Sandro Botticelli, était, quant à lui, sérieusement endommagé.
Certaines bonnes affaires étaient possibles lorsque les propriétaires étaient prêts à céder rapidement leurs biens, même à perte. Un agent du prince du Liechtenstein a acheté le superbe Portrait d’homme de Frans Hals pour 2,92 millions de dollars – contre une estimation de 2 à 3 millions. Son ancien propriétaire, un membre du conseil d’administration du Getty, l’avait acquis pour 3,4 millions de dollars à la vente Rothschild d’œuvres restituées chez Christie’s en 1998. Autrefois dans les collections du Kunsthistoriches Museum de Vienne, le tableau de Frans Hals retournera dans la capitale autrichienne au sein du palais Liechtenstein entièrement rénové. À 344 000 dollars, la Bataille entre Alexandre et Porus de Nicolaes Berchem était une aubaine pour Ted Pillsbury, l’ancien directeur du Kimbell Art Museum, aujourd’hui marchand.
À part le chef-d’œuvre d’Andrea Mantegna, la vente Sotheby’s n’a pas réussi à réellement susciter l’enthousiasme, même si quelques tableaux ont déchaîné les passions : David avec la tête de Goliath, d’un anonyme napolitain du XVIIe siècle – Matthias Stom selon certains –, s’est envolé jusqu’à 288 000 dollars contre une estimation de 40 000 à 60 000 dollars. Un enchérisseur par téléphone a déboursé 792 000 dollars pour une très rare Nature morte aux abricots sur un plateau de Juán de Zurbarán, le fils de Francisco, estimée entre 100 000 et 150 000 dollars. Un des rares lots de la succession Philip Pouncey qui se soit bien vendu, le charmant Moïse sauvé des eaux de Pietro Liberi, estimé de 50 000 à 70 000 dollars, a atteint 299 200 dollars.
La vente de Christie’s le 24 janvier a également souffert du syndrome “dents de scie”. Une série de natures mortes et paysages maritimes hollandais, tableaux nouveaux sur le marché, n’a pas attiré l’attention des acheteurs, tout comme la plupart des tableaux proposés à la vente de manière anonyme par Wildenstein – avec entre autres des œuvres de Nicolas Lancret et de François Boucher, Sainte Catherine de Bernardo Daddi, et le Portrait de François Mellinet par Jacques Louis David ; ils sont restés invendus, à l’exception d’une Crucifixion avec les saints du XVIe siècle florentin, cataloguée sous le nom du Maître d’Apollon et Daphné (attribuée à la dernière minute par les optimistes à Sandro Botticelli), qui a trouvé preneur au téléphone pour 284 500 dollars, à l’exception également des deux panneaux des Deux larrons de Giovanni Bellini, adjugés par téléphone pour 559 500 dollars, et de la rare Nature morte aux deux lièvres de Goya, estimée entre 2 et 3 millions de dollars. Le tableau, d’une série de douze natures mortes (1808-1812), était dans les stocks Wildenstein depuis au moins le début des années 1950 et, comme beaucoup de tableaux du marchand, il a régulièrement fait surface sur le marché. Il était dernièrement coté à 12 millions de dollars. Cette vision détaillée des deux animaux morts faisait partie des œuvres les plus fascinantes de la semaine. Même si elle sortait des réserves, l’œuvre a généré une grande compétition entre les marchands, comme Simon Dickinson et Martin Zimet, pour finir adjugée à Luca Baroni au profit d’un client, pour la somme (dé)raisonnable de 5,07 millions de dollars.
La Sainte Famille, provenant de l’“Atelier de Gérard David” selon la recommandation de l’expert de l’artiste, Maryan Ainsworth, a été vendue à un enchérisseur au téléphone pour 999 500 dollars, pour une estimation entre 700 000 et 800 000 dollars, au grand dam de Daniel Katz et Otto Naumann. La Vue de Rome avec le château Sant’Angelo, d’Antonio Joli, estimée entre 500 000 et 700 000 dollars et acquise chez Sotheby’s en 1982 pour 34 000 dollars, a été également adjugée par téléphone pour 1 021 500 dollars. La Place du marché à Pirna, de Bellotto, légèrement abîmée et estimée entre 500 000 et 800 000 dollars, est l’une des trois petites répliques d’une version originale de Dresde et a trouvé acquéreur au téléphone pour 880 000 dollars. Une des plus grandes surprises de la semaine reste la Vue du golfe de Salerno, par Joseph Wright of Derby, inédite car découverte il y a quelques mois par une secrétaire dans un vide-grenier. La toile au vernis jauni était malgré tout dans un état de conservation remarquable – le tableau parfait dont tout le monde rêve  –, est partie aux mains du marchand Simon Dickinson, en compétition avec Julian Agnew, pour 339 500 dollars contre une estimation de 20 000 à 30 000 dollars.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°164 du 7 février 2003, avec le titre suivant : Le Getty boude un rare Mantegna

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