Samedi 17 novembre 2018

Bataille pour un Raphaël

Le Getty de Los Angeles vient d’acheter l’œuvre en dépôt à la National Gallery

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 10 janvier 2003 - 781 mots

Le J. Paul Getty Museum de Los Angeles a réussi à acheter La Vierge aux œillets de Raphaël au duc de Northumberland, une œuvre mise en dépôt à la National Gallery de Londres depuis dix ans. Cette acquisition remet en question la tradition de non-compétitivité entre les deux institutions. Mais, la National Gallery n’a pas dit son dernier mot.

LONDRES - La récente acquisition par le J. Paul Getty Museum de Los Angeles de La Vierge aux œillets de Raphaël [National Gallery, Londres, inv. L582] remet en question la tradition de non-compétitivité de l’institution américaine à l’égard des musées britanniques. Il y a cinq ans, John Russel, représentant du Getty à Londres, nous avait en effet déclaré : “Nous essayons toujours de connaître l’intérêt des collections publiques pour une vente, car si tel est le cas, nous n’engageons pas de négociations.” Au mois d’octobre 2002, la directrice du Getty, Deborah Gribbon, a réaffirmé cette ligne de conduite. Dans l’affaire du Raphaël, elle a désigné comme responsable le propriétaire du tableau, le duc de Northumberland, douzième du nom. “Nous demandons si l’objet a été proposé aux institutions nationales britanniques, nous a-t-elle déclaré. Toutefois, nous devons suivre les souhaits des propriétaires. Ce cas précis ne concerne que le duc de Northumberland et la National Gallery.”

Le 18 septembre, le duc de Northumberland, accompagné par son conseiller personnel, le chairman de Sotheby’s, Henry Wyndham, a rencontré Charles Saumarez Smith, le nouveau directeur de la National Gallery, pour lui annoncer que le Getty souhaitait acheter La Vierge aux œillets pour un montant de 50 millions de dollars (47,8 millions d’euros). Philip Gregory, le porte-parole du duc, nous a affirmé qu’à cette occasion, ils avaient “également proposé le tableau à la National Gallery”. L’institution britannique a réfuté cette dernière allégation. Pour Charles Saumarez Smith, “cette rencontre était une visite de courtoisie destinée à [l’]informer de la vente de l’œuvre au Getty. J’ai ensuite téléphoné pour vérifier que le musée ne pouvait proposer une offre similaire sans entamer une procédure de report du visa d’exportation”.

Charles Saumarez Smith ressent à présent ce qu’il décrit comme une “anxiété éthique” à propos des tableaux “vendus depuis les cimaises du musée”. Il a aussi évoqué “un accord clair” sur papier entre le onzième duc, décédé en 1995, et le musée, selon lequel ce dernier se verrait proposer en priorité le Raphaël si celui-ci était mis en vente. La National Gallery est bien entendu restée sous le choc, car ce sont ses conservateurs qui avaient reconnu et identifié le chef-d’œuvre.

Appartenant à la collection du peintre italien Vincenzo Camuccini La Vierge aux œillets, exécutée vers 1507-1508, a été acquise à Rome en 1853 par le quatrième duc de Northumberland, pour 2 500 livres sterling. Plus tard, son attribution a été remise en cause. C’est seulement en 1991 que le conservateur de la National Gallery Nicholas Penny l’a identifiée, lors d’une visite au château d’Alnwick. L’authenticité fut confirmée et, en mars 1992, le tableau fut généreusement offert en prêt à long terme à la National Gallery. Les exécuteurs testamentaires du dixième duc de Northumberland en restaient propriétaires.

Il y a un an, le douzième duc a ouvert des négociations, par le biais de Sotheby’s, avec le Getty Museum. Même si l’huile sur bois est petite (29 x 23 cm), ce genre de chef-d’œuvre n’apparaît que rarement sur le marché, et son prix a alors été fixé à 50 millions de dollars. Bien que la National Gallery possède déjà neuf Raphaël, “on ne pourrait rêver meilleur contexte pour ce joyau, qui est devenu l’un des tableaux préférés des visiteurs”. Nicholas Penny, aujourd’hui à la National Gallery of Art de Washington DC, concède que l’œuvre serait très appréciée au département de Peintures anciennes du Getty, mais estime que “la première raison de vouloir que le tableau reste à Londres est relative à sa présentation au sein d’un groupe d’œuvres de Raphaël, primant sur sa qualité de chef-d’œuvre isolé de l’artiste”.

Reste à la National Gallery à rassembler les fonds. Alors que le Getty a acheté le tableau pour 50 millions de dollars, sous réserve du droit d’exportation, le prix à payer par le musée britannique serait de 29 millions de livres sterling (45,3 millions d’euros), grâce aux avantages fiscaux accordés au duc. Une large contribution du Fonds de la Loterie nationale pour le patrimoine pourrait sauver la mise.
La demande pour le visa d’exportation sera certainement reportée de trois mois, voire plus, vu l’importance du tableau et son ancienneté dans une collection britannique. Deborah Gribbon accepte parfaitement cette procédure ainsi que l’opportunité donnée à la National Gallery de proposer une offre, tout en faisant état de la cordialité des relations entre les deux musées.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°162 du 10 janvier 2003, avec le titre suivant : Bataille pour un Raphaël

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