Vendredi 6 décembre 2019

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L’ARCO, un pont entre l’Europe et l’Amérique du Sud

Par Cédric Aurelle · Le Journal des Arts

Le 28 février 2018 - 1119 mots

MADRID / ESPAGNE

La Foire internationale d’art contemporain de Madrid s’illustre par un dynamisme et un éclectisme qui attirent les aficionados d’origine latine comme les acheteurs séduits par la qualité de l’offre.

Madrid. Pour sa 37e édition, ARCO a reproduit une recette qui a fait ses preuves en imposant ce rendez-vous dans le calendrier chargé des foires internationales d’art contemporain. De taille conséquente (160 galeries participantes), le rendez-vous madrilène montrait, si besoin était, que niveau qualitatif élevé et bonnes affaires peuvent faire bon ménage.

Comme l’explique un observateur local, « l’ARCO investit massivement pour faire de ce salon un rendez-vous sur-mesure pour les collectionneurs avec par exemple un programme VIP d’excellente qualité. À la différence d’autres structures organisatrices de salons, l’ARCO ne cherche pas à maximaliser les profits. » L’ARCO fait en effet partie de ces foires qui renforcent la dynamique d’un marché local en développant une stratégie non seulement à l’attention des collectionneurs, mais aussi de tous les prescripteurs que sont les institutionnels, les curateurs et la critique. Philippe Manzone, directeur de la galerie Chantal Crousel, compare volontiers l’ARCO à Artissima, mais ajoute un point non négligeable : « L’ARCO a un atout supplémentaire de taille, c’est le marché sud-américain. » Le galeriste Thomas Krinzinger (galerie Krinzinger, Vienne), un habitué qui signe là sa 36e participation, souligne en outre un fait important : « Les collectionneurs sud-américains se sont faits rares à Art Basel Miami Beach depuis l’élection de Trump. Ils ont d’autant plus de plaisir à venir à l’ARCO qui les traite bien. » Il considère que « le rendez-vous madrilène s’impose comme un pont entre l’Europe et l’Amérique du Sud », ajoutant que « l’on ne voit d’ailleurs ici que très peu de collectionneurs des États-Unis. » L’ARCO tire en effet un parti indéniable de l’héritage colonial de l’ancien empire de Charles Quint : l’osmose des réseaux marchands historiques et d’une communauté linguistique est un des catalyseurs principaux du salon. Mais ce n’est pas le seul et les acteurs locaux ont un poids non négligeable. L’exemple d’Helga de Alvear, la galeriste la plus influente d’Espagne est ici intéressant. Comme l’explique un galeriste participant depuis longtemps à l’ARCO, « avant d’être marchande, la grande figure madrilène est surtout une grande collectionneuse et peut-être la première acheteuse du salon ».

Ainsi, même si l’ARCO n’a pas la puissance de frappe d’Art Basel ou Frieze auprès des marchés asiatiques ou nord-américains, ce rendez-vous est un incontournable pour l’accès aux clients latinos-américains. Mais pas seulement, car de nombreux responsables de musées et curateurs européens font le déplacement à cette occasion.

Dès l’ouverture, Chantal Crousel a ainsi cédé à une fondation européenne un ensemble de céramiques de Roberto Cuoghi pour un montant de 110 000 euros. La galerie viennoise Nächst St. Stephan Rosemarie Schwarzwälder s’est quant à elle dessaisie d’une pièce murale d’Imi Knoebel pour environ 150 000 euros. De beaux montants pour cette foire : comme l’explique Thomas Krinzinger, au-delà de 50 000 euros, il devient difficile de conclure une affaire sur l’ARCO. Ce dernier se félicite néanmoins des bonnes ventes réalisées, comme ce grand tirage photographique (160 x 160 cm) de Marina Abramovic Black Sheep de la série « Back to simplicity ». Pour environ 65 000 euros, un particulier peut désormais contempler chez lui la madone de la performance reconvertie en bonne pasteure portant un agneau en écharpe. Jérôme Poggi (Paris) se réjouit pour sa part d’avoir vendu toutes les œuvres de Sidival Fila qu’il avait amenées (entre 15 000 et 40 000 euros). Il présentait un ensemble de toiles monochromes retravaillées au fil par cet artiste brésilien et moine franciscain qui a récemment intégré son écurie. Michel Rein (Paris) s’est séparé le premier jour de la pièce maîtresse de son stand, un ensemble de vingt cadres de l’artiste chilien Enrique Ramírez, parti entre 25 000 et 30 000 euros. Intitulée n° 3 (voile migrante) cette œuvre présente une voile collée sur carton noir. La pièce fait se superposer des événements tragiques liés à la mer : l’exécution dans le Pacifique des prisonniers politiques de la dictature chilienne et le naufrage des migrants en Méditerranée. Jocelyn Wolff (Paris) se félicite de cette édition pour laquelle il a très bien travaillé. Il présentait notamment un immense dessin à la craie noire de Miriam Cahn du début des années 1980, témoignage de la guerre du Liban, avec lequel il a néanmoins dû repartir. La fragilité extrême de la pièce, affichée à 150 000 francs suisses, a dû rebuter plus d’un collectionneur. À moins que ce ne soit le fait de redécouvrir une partie méconnue de l’œuvre de l’artiste suisse ?

Des propositions hors des sentiers battus

C’est là peut-être une des vertus de l’ARCO que de sortir des standards habituels du marché international. De nombreuses enseignes se sont en effet distinguées par la qualité de leurs stands et des pièces présentées. Richard Saltoun (Londres) a rapproché ainsi dans un duo inattendu des objets de Robert Filliou (entre 14 000 et 46 000 euros) et des photographies d’Helena Almeida (entre 8 000 et 88 000 euros). Deux œuvres a priori éloignées, mais qui chacune à leur manière parlent de situations politiques : l’usage de l’art dans le contexte économique international pour le premier, et la question du corps chez l’artiste portugaise. En marge de son stand principal, Peter Kilchmann (Zurich) a consacré un accrochage entier à quelques œuvres de Fernanda Gomes. Les bouts de bois peints en blanc assemblés avec une délicatesse extrême par l’artiste brésilienne se fondaient sur les cimaises au point qu’on aurait pu passer à côté sans s’en apercevoir. Et il faut croire que les collectionneurs sont passés trop vite : les pièces affichées entre 25 000 et 60 000 euros, n’avaient pas trouvé preneur deux jours après le vernissage, ce qui étonne pour une artiste qui est pourtant très recherchée sur le marché. Kow (Berlin) présentait pour sa part une grande installation de Candice Breitz dont le film Extra (2011) était diffusé sur un grand écran plat présenté dans une ambiance de salon domestique. Ce film est un épisode d’un soap [série télévisée fleuve, ndlr] sud-africain dans lequel tous les acteurs principaux sont noirs. Dans un renversement de la perspective pigmentaire traditionnelle affectant la représentation de la race dans l’industrie cinématographique, l’artiste blanche y apparaît comme un élément du décor dans chacun des plans. Kow présentait également sur son stand une série de vidéos d’artistes, un médium a priori difficile à promouvoir dans un contexte de foire où il faut voir vite.

Mais l’ARCO est une foire qui donne le temps. D’une part, à des collectionneurs de culture latine ou méditerranéenne qui ne se décident pas sur un coup de tête. D’autre part ,à des commissaires, critiques ou visiteurs curieux soucieux de découvrir ou d’apprendre autrement qu’en ­réfléchissant à la décoration de leur salon.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°496 du 2 mars 2018, avec le titre suivant : L’ARCO, un pont entre l’Europe et l’AmÉrique du Sud

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