Dimanche 28 novembre 2021

Ventes publiques

PATRIMOINE ITALIEN

La seule œuvre murale du Caravage bientôt vendue aux enchères

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 16 novembre 2021 - 770 mots

ROME / ITALIE

La fresque, estimée 310 millions d’euros, orne le plafond d’une des salles d’une villa privée située en plein cœur de Rome.

Le Caravage, Jupiter, Neptune et Pluton (détail), vers 1597-1600, fresque murale, 180 x 300 cm, Villa Aurora, Casino Boncompagni Ludovisi, Rome © Photo PiCo, Domaine public
Le Caravage, Jupiter, Neptune et Pluton (détail), vers 1597-1600, fresque murale, 180 x 300 cm, Villa Aurora, Casino Boncompagni Ludovisi, Rome.
Photo PiCo

Rome. Une œuvre du Caravage sera bientôt mise en vente. Pas un tableau mais le plafond de la villa Aurora à Rome, livré aux enchères le 19 janvier prochain. Les plafonds de neuf des pièces de la demeure ont été réalisés par certains des plus grands artistes du baroque. Parmi eux, le Guerchin qui a représenté Aurore, la déesse de l’aube, sur son char donnant ainsi son nom à la villa. Mais c’est une autre œuvre qui donne tout son intérêt artistique mais aussi financier à cette propriété de 2 800 m2 estimée 471 millions d’euros. Jupiter, Neptune et Pluton est la seule peinture murale du Caravage et orne ce pavillon qui est le dernier vestige d’un ancien domaine de 36 hectares rasé à la fin du XIXe siècle. La plupart de ses bâtiments ont été démolis pour faire place à l’emblématique Via Veneto, l’une des principales artères du cœur de Rome.

Redécouverte en 1968

Le second propriétaire de la villa Aurora fut le cardinal Francesco Maria Del Monte (1549-1627). Ce prince de l’Église, diplomate et grand collectionneur d’art, était également le plus important mécène du Caravage à son début de la carrière. C’est donc à son artiste de prédilection qu’il commande en 1597 cette huile sur maçonnerie de 3 mètres de long sur 2 mètres de large pour la chambre qui servait de laboratoire d’alchimie à ce féru de sciences. Une œuvre baroque qui tranche avec la production de Michelangelo Merisi, le maître du clair-obscur. Elle représente un triumvirat de divinités romaines entourant une sphère céleste ornée des signes du zodiaque, avec le Soleil et la Terre en arrière-plan. Certains y voient une allégorie de la théorie de la centralité dans l’univers de l’astre solaire. Bien que l’Église fût à l’époque opposée à certaines découvertes de Galilée, le cardinal Del Monte aurait ainsi fait la preuve de son amitié pour le savant dont il était également le mécène.

Le Caravage, Jupiter, Neptune et Pluton, vers 1597-1600, fresque murale, 180 x 300 cm, Villa Aurora, Casino Boncompagni Ludovisi, Rome © Photo PiCo, Domaine public
Le Caravage, Jupiter, Neptune et Pluton, vers 1597-1600, fresque murale, 180 x 300 cm, Villa Aurora, Casino Boncompagni Ludovisi, Rome.
Photo PiCo

« L’œuvre du Caravage est extraordinaire tant par sa qualité que par sa spécificité », explique l’historien de l’art Alessandro Zuccari, qui a procédé à l’estimation de la villa et de son patrimoine pour le tribunal de Rome. « Le Caravage n’était pas un adepte de la technique de la fresque et a privilégié la technique de l’huile sur maçonnerie. Elle a été aussi bien utilisée par Sebastiano del Piombo que par Raphaël au Vatican. L’huile était de toute façon le moyen le plus approprié pour rendre au mieux la translucidité de la sphère céleste placée au centre de la représentation. Lorsque les œuvres sont inamovibles, on leur attribue une valeur moindre que celle qu’elles pourraient prendre sur le marché, mais ce critère n’était pas applicable dans ce cas. Il s’agit d’un cas unique dans la production de l’artiste. Aucune comparaison n’était possible. » Pendant neuf mois et à titre gratuit, Alessandro Zuccari, épaulé par l’historien de l’architecture Paolo Vitti et l’architecte Tiziana Bellosi, a ainsi estimé aussi bien l’édifice (45 M€) que les collections qui l’embellissent pour une valeur de 432 millions d’euros dont 310 millions pour la peinture murale du Caravage.

L’œuvre est redécouverte en 1968 au cours de travaux de rénovation sur la villa, qui à l’époque appartient aux Ludovisi. Cette illustre famille de la noblesse romaine en avait fait l’acquisition à la mort du Cardinal Del Monte et a été la principale bénéficiaire de la spéculation immobilière qui a détruit le domaine à la fin du XIXe siècle. En 2003, le prince Nicolò Boncompagni Ludovisi emménage dans la villa Aurora et l’ouvre au public dans le cadre de visites privées. Il s’était toujours catégoriquement refusé à la vendre, espérant la transmettre à ses enfants et petits-enfants. Mais un conflit d’héritage, qui éclate après sa disparition en 2018 à l’âge de 77 ans, a conduit à la mise aux enchères de la précieuse demeure.

Le site est placé sous la protection du ministère de la Culture italien qui pourra faire jouer son droit de préemption. « Évidemment, il serait souhaitable qu’il l’exerce, estime Alessandro Zuccari, mais je comprends les difficultés de rassembler en si peu de temps les fonds nécessaires. La question n’est pas tant que la villa appartienne à l’État, mais que l’on puisse toujours la visiter. Il serait dommage de ne pas rendre accessible au public et aux étudiants une des plus belles résidences du XVIe siècle romain pour admirer son patrimoine dans un contexte sans équivalent. » Avant de la rendre accessible, le futur acquéreur devra procéder à sa restauration. Des travaux qui l’obligeront à dépenser 11 millions d’euros supplémentaires.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°577 du 12 novembre 2021, avec le titre suivant : La seule œuvre murale du Caravage bientôt vendue aux enchères

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