Mercredi 12 décembre 2018

Ventes publiques

Solidarité

La philanthropie sous le marteau

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2016 - 1226 mots

Nombre d’associations caritatives ont recours aux ventes aux enchères, un échange de bons procédés, mais une difficile mise en œuvre.

En cette fin d’année, les ventes aux enchères de solidarité vont bon train. Les opérateurs de ventes volontaires (OVV) se sont largement mobilisés lors d’Octobre Rose contre le cancer du sein, comme Christie’s ou Art Valorem. Les opérateurs interviennent pour des causes très diverses comme la maladie, l’enfance, le handicap… ou bien comme lors d’une vente inédite de 4-Auction le 16 octobre à Nice au profit des familles des victimes des attentats du 14 juillet. Drouot aussi s’investit et pratique le mécénat en compétences et en nature, mettant à disposition ses services, comme le 19 novembre, lors d’une vente au profit de l’association Les petits frères des pauvres. D’autres ventes sont programmées, notamment Art for Autism chez Artcurial le 15 décembre.

En France, si les ventes aux enchères caritatives existent depuis longtemps, « le phénomène s’est amplifié ces dernières années », constate Stéphane Aubert, directeur associé et commissaire-priseur chez Artcurial. Mais il est vrai aussi qu’elles sont davantage médiatisées que par le passé, « avec une vraie volonté de jouer sur le côté “people” », commente Victoire Gineste, commissaire-priseur chez Christie’s. « Il y a de plus en plus de ventes aux enchères dans le milieu associatif, car c’est un phénomène de société : on assiste à une contradiction très forte entre un monde qui va de plus en plus mal et une volonté partagée de pouvoir exprimer la solidarité, ce qui va de pair avec le développement du mécénat », explique Richard Beninger, directeur de la communication du Secours Populaire. Cependant, la France n’a pas atteint le niveau des pays anglo-saxons. « Là-bas, il y a une dimension “charity-business” beaucoup plus développée », poursuit-il.

Les ventes caritatives peuvent revêtir différentes formes. Le commissaire-priseur peut simplement être sollicité pour tenir le marteau ou alors l’opérateur gère la vente de A à Z, et établit l’origine des objets. « En général, c’est l’association qui ”source”les lots, mais tout dépend du type d’objets et si nous avons les acheteurs dans notre panel », explique Victoire Gineste. Il existe une dernière formule, l’intégration de « lots caritatifs » au sein d’une vente classique, comme en 2009 où Sotheby’s avait vendu pour 480 750 euros Elephant (Purple) de Jeff Koons, offert par la Fondation Pompidou pour lutter contre la maladie d’Alzheimer.

Des avantages partagés
Recourir à de telles ventes assure des retombées pour les deux parties. Pour l’association, outre la collecte de fonds qui peut être importante et l’extension de son réseau de donateurs et partenaires, « ces ventes permettent une assez grande visibilité en sensibilisant les médias intéressés par les ventes publiques et auxquels nous n’avons pas l’habitude », explique Richard Beninger. Du côté de la maison de ventes, « cela nous permet de mettre en avant notre savoir-faire », commente Pierre Mothes, commissaire-priseur chez Sotheby’s Paris… Et de « rencontrer de nouveaux acheteurs que nous n’aurions jamais rencontrés autrement », renchérit Stéphane Aubert. « Gage d’un certain humanisme, elles peuvent rendre la maison plus accessible pour certains acheteurs », ajoute Victoire Gineste. Et puis, une entreprise capable de faire du mécénat renvoie l’image d’une structure solide. Un point qui n’est pas à négliger par les maisons de ventes, qui répondent alors favorablement à ce type d’opération, à l’instar d’Artcurial qui s’y consacre quinze fois par an, Millon ou Christie’s qui en a réalisé une dizaine cette année contre cinq l’an passé.

Les limites du système
Mais le modèle a ses limites et ne semble pas transposable à l’infini en France. D’abord, la masse d’acheteurs potentiels, sous-entendu aisés et par ailleurs très sollicités, n’est pas extensible. De plus, pour exister et remplir leur objectif, les ventes de solidarité doivent trouver un juste équilibre entre les paramètres en jeu. « Il y a une vraie recette à appliquer, car malheureusement, la cause ne suffit pas à garantir le succès de la vente. Il faut à la fois un concept, un hébergeur de prestige et des choses intéressantes à vendre car le public est sensible aux lots originaux qu’il ne retrouve pas dans une vente classique », indique Alexandre Millon. La mise à l’encan de « moments à partager » avec une célébrité peut-être un élément fédérateur, encore faut-il avoir assez d’arguments pour réussir à la convaincre. D’autres exigences peuvent être requises : « pour que nous acceptions de tenir le marteau, il faut que l’association ait suffisamment de poids pour amener des mécènes », souligne Pierre Mothes.

Aussi, les ventes de ce format sont trop nombreuses. « Nous sommes sollicités chaque semaine ! », annonce Stéphane Aubert. Impossible de répondre à toutes les demandes. Une sélection drastique est alors de mise, puisque pour des raisons économiques évidentes – les OVV interviennent à titre gracieux sans commission vendeur ni frais acheteur – ces ventes ne peuvent rester qu’une activité marginale. D’ailleurs, elles ne représentent qu’entre 0,5 et 2 % du produit global des ventes par an. À titre d’exemple, Artcurial annonce un total de 1 million d’euros en 2015, autour de 5 millions chez Christie’s et 400 000 à 500 000 euros par an chez Millon. D’ordinaire, ces ventes récoltent « entre 30 000 et 300 000 euros », précise Pierre Mothes, mise à part la vente utra médiatisée « Heroes » organisée par Christie’s en association avec Kamel Mennour au profit de l’Institut Imagine qui lutte contre les maladies génétiques et qui a récolté 4,7 millions d’euros le 17 octobre. Rien de comparable avec la vente chez Christie’s New York au bénéfice de la Fondation Léonardo DiCaprio qui a totalisé 38,8 millions de dollars en 2013.

Quant à l’appel aux dons, notamment auprès d’artistes contemporains, il peut être source de difficultés. Certains artistes sont parfois réticents, car ils craignent l’effondrement de leur cote liée à une vente publique non commercialement maîtrisée. « Nous tentons alors de leur expliquer que ces ventes ont une raison commerciale et une objectivité de cotation toute autre », ajoute Alexandre Millon. Et puis, il y a les artistes moins connus qui espèrent se fabriquer une cote. Ce à quoi Alexandre Millon répond qu’ils se trompent. « Je ne conseillerai jamais à un collectionneur de s’appuyer sur un prix obtenu en vente de charité ». Enfin, tout le monde n’a pas la même conception de la générosité. « Les artistes ne donnent pas tous gratuitement », révèle Alexandre Millon. « Certains souhaitent rentrer dans leurs frais », confirme Victoire Gineste. « Nous n’avons pas tous les moyens d’un Jeff Koons et ne pouvons donner complètement gratuitement une œuvre dont le coût de revient est parfois plus élevé que l’adjudication », se défend un artiste qui souhaite rester anonyme.

Ainsi, pour que les ventes de solidarité fonctionnent, elles doivent se démarquer grâce à un concept fort, comme pour la vente « Recto/Verso » qui a remporté un franc succès en novembre 2015, se battant pour une cause importante (Secours populaire), dans un lieu mythique (Fondation Louis Vuitton) avec un concept novateur (une vente à l’aveugle, chaque artiste ayant réalisé une œuvre sur un format A4 signée uniquement au dos) et des lots dignes d’intérêt, de Pierre Soulages ou Jeff Koons. « L’engouement va perdurer, mais il faut veiller à se renouveler pour ne pas lasser le public sur les pièces mises en vente », conclu Stéphane Aubert.

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Alexandre Millon tenant le marteau lors de la vente caritative Recto/verso organisée à la fondation Louis Vuitton © Photo Mehdi Ouridjel

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : La philanthropie sous le marteau

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