Mardi 10 décembre 2019

Galerie

La « génération Saatchi » se porte bien

Les talents du publicitaire ont dopé la cote des Young British Artists et de leurs suiveurs

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 14 septembre 2001 - 1465 mots

LONDRES / ROYAUME-UNI

Treize ans après le détonateur de l’exposition "Freeze", à Londres, la cote des jeunes artistes anglais de la collection du publicitaire Charles Saatchi (un temps estampillés "Young British Artists") continue de grimper, dopant du même coup celle de toute la jeune création anglaise. Une belle réussite qui s’explique par la démarche volontariste de Saatchi, collectionneur passionné et génie du marketing.

LONDRES - Quoi de commun entre Damien Hirst, Jenny Saville et Sarah Lucas ? À première vue : leur nationalité britannique, des dates de naissance comprises entre 1962 et 1970, et leur propension à remporter des enchères record lors des ventes de prestige d’art contemporain. En juin dernier, chez Christie’s à Londres, Jenny Saville décrochait avec Branded une enchère de 333 750 livres (3,3 MF), deux fois et demie supérieure à son précédent record (en mai à New York, encore chez Christie’s). En février, toujours chez Christie’s Londres, une œuvre de Sarah Lucas, Fighting Fire with 6 Packs, partait pour 135 750 livres (1,3 MF), un record du monde pour l’artiste. Quatre mois plus tôt à New York, en novembre 2000, le fameux diptyque aux papillons de Damien Hirst, In Love, out of Love, était adjugé pour la coquette somme de 680 000 dollars (5,2 MF) par Phillips, dépassant son estimation comprise entre 400 000 et 600 000 dollars. Le point commun essentiel de ses trois artistes : devoir leur succès au même homme, Charles Saatchi. Cette caractéristique vaut pour une cinquantaine d’artistes britanniques, aux techniques et sources d’inspiration diverses. Publicitaire anglais de renom, grand collectionneur (lire aussi p. 32), Charles Saatchi, est à l’origine d’un des plus notables phénomènes observés sur la scène artistique mondiale de la fin du XXe siècle, la déferlante des “Young British Artists”, foisonnement créatif qui continue de dynamiser le terreau artistique anglais et dont la cote sur le marché ne se dément pas.

Un collectionneur hors normes
Retour sur images. En 1988, Damien Hirst – un artiste de vingt-trois ans frais émoulu du Goldsmith College – présente dans un entrepôt des docks de Londres “Freeze”, exposition conjointe avec quelques autres futures “vedettes” comme Tracey Emin, Rachel Whiteread, Jake & Dinos Chapman ou Sarah Lucas. Les visiteurs découvrent, médusés, une génération mordante et culottée. À cette date, Charles Saatchi est déjà collectionneur depuis plus de quinze ans. Ses goûts, qui le portaient jusque-là vers l’Art minimaliste, le Pop’ Art américain et le post-Expressionnisme allemand, évoluent vers la création contemporaine. Il est séduit par les insolences de Hirst. En 1992, il organise l’exposition “Young British Artists” (YBA) qui est pour Hirst l’occasion de montrer sa première sculpture-animal, un requin dans une cuve de formol. Ce type d’œuvres, coûteuses à réaliser, ont été financées avec le soutien de Saatchi. Cinq ans plus tard, en 1997, la très respectable et prestigieuse Royal Academy de Londres crée l’événement avec “Sensation”, gigantesque rétrospective de 42 jeunes artistes anglais dont les œuvres présentées appartiennent toutes au publicitaire. Trois cent mille visiteurs se pressent, fascinés et horrifiés par les mannequins enfantins au nez en forme de pénis ou à la bouche en forme d’anus de Jake & Dinos Chapman, les festins de mouches sur tête de bœuf orchestrés par Damien Hirst ou encore les peintures exotiques rehaussées d’excréments d’éléphants de Chris Ofili. L’exposition est présentée en 1998 à la Hamburger Bahnhof de Berlin et au Brooklyn Museum de New York. Là, elle provoque un tel scandale que le maire, Rudolf Giuliani, outré par The Holy Virgin Mary de Chris Ofili, (une vierge aux traits négroïdes ornée de bouses d’éléphant et de photos de testicules) menace de supprimer les subventions du musée. L’affaire ira en justice, Giuliani sera débouté et les artistes de la collection Saatchi récolteront une publicité inespérée. Dès lors, leur cote ne cessera de grimper. Charles Saatchi a gagné son pari. En dix ans, de “Freeze” à “Sensation”, il a imposé “ses” artistes dans le monde entier en inventant le label “Young British Artists” (YBA). Un phénomène qui passionne le sociologue Alain Quemin, auteur d’un rapport sur Le Rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l’art contemporain (lire le JdA n° 130, 29 juin 2001). Pour lui, la création contemporaine anglaise, qui occupe une confortable troisième place sur le marché mondial, après les États-Unis et l’Allemagne, doit beaucoup à Saatchi. Est-ce un hasard si “Sensation” a justement voyagé à New York et Berlin ? Le “tycoon” a exploité avec maestria le système en conciliant tous les acteurs. “Il a des accords avec le British Council pour organiser des expositions à l’étranger, il vend certaines de ses œuvres chez Christie’s puis chez Sotheby’s , poursuit Alain Quemin. Il a compris qu’il fallait concilier le domaine institutionnel et le marché, le privé et le public. C’est la méthode allemande, mais appliquée à une seule catégorie d’artistes.” Pour brillante qu’elle soit, la démarche de Saatchi, n’est pas un froid calcul, selon le sociologue. “Il a des visées clairement spéculatives, mais il n’est pas purement cynique. S’il ne croyait pas à ses artistes, il n’aurait pas fait ce qu’il a fait.”

Une cote en pleine forme
En tout cas, le “système Saatchi” fonctionne à merveille. Le pouvoir du publicitaire sur la cote des artistes s’est révélé dans toute son étendue en 1997, à Paris. Le galeriste Bernard Zürcher (installé rue Chapon, dans le IIIe arrondissement), exposait Dan Hays, jeune artiste anglais d’une trentaine d’années. Les tableaux ont tous été vendus avant même l’accrochage. “Le bruit avait couru que Saatchi avait acheté quinze toiles de l’artiste, explique Bernard Zürcher. Les collectionneurs anglais se sont précipités chez nous. On n’avait jamais vu cela. Puis des collectionneurs m’ont proposé de racheter les tableaux vendus deux fois leur prix.” En général, les prix des YBA ont flambé de façon spectaculaire en moins de dix ans. Leur marché a bénéficié au départ de conditions favorables. Comme le rappelle Bernard Zürcher : “Ils ont émergé à la fin du thatcherisme, alors que Londres était la première place financière du monde. Sans compter les fonds affluant de Hongkong avant la rétrocession à la Chine.” Florence de Botton, directrice du département Art Contemporain de Sotheby’s France, pointe aussi cette flambée spectaculaire : “Avant 1997, le Bristish art ne valait pas grand-chose. En 1995 et 1996, la galerie Templon présentait à la Fiac des œuvres de Jenny Saville pour 100 000 francs. Elles valent aujourd’hui entre 100 000 et 200 000 dollars.” Ainsi, The Void (Le Néant), une armoire de 2,3 x 4,7 mètres contenant 8 000 pilules – œuvre en série de Damien Hirst – coûtait 15 000 francs en 1991. Aujourd’hui, elle se vend 3 millions, et le carnet de commandes de l’artiste est plein pour l’année à venir. Hirst, incontestable vedette du mouvement, a vendu en avril dernier un écorché anatomique de 6 mètres de haut lors d’une gigantesque exposition à la Gagosian Gallery de New York pour 1 million de dollars. Jamais une œuvre d’un artiste anglais n’avait atteint ce prix, hormis celles de peintres confirmés tels Lucian Freud ou David Hockney. L’acheteur n’est autre que Charles Saatchi. Alors que Nicholas Serrota, directeur de la Tate Gallery de Londres, annonçait solennellement la fin des YBA en avril 2000, lors de la remise du Turner Prize (que Sarah Lucas ne reçut pas, contre toute attente), les prix des artistes représentant ce mouvement continuent de flamber. Une nouvelle ère, post YBA, semble ouverte, où les indisciplinés de “Freeze” atteignent la cote de grands maîtres. Mieux, la folle décennie commence à profiter à d’autres artistes plus âgés qui peuvent ainsi vendre leurs œuvres exécutées dans cet intervalle. Celles de deux artistes, Tony Bevan et Brad Lochore, se sont envolées respectivement à 25 800 livres (environ 260 000 francs) et 4 800 livres (50 000 francs) le 28 juin dernier à Londres. La scène anglaise peut dire merci à Saatchi.

Guide pratique

- Saatchi Gallery, 98 A Boundary Road, Londres, tél. 44 2076 248 299.
Acheter :
- Entwistle Gallery, 6 Cork Street, Londres, tél. 44 207 734 6440 ; e-mail : info@entwistle.net
- Victoria Miro Gallery 16 Wharf Road, Londres, tél. 44 207 336 8109 ; site et e-mail : www.victoria-miro.com et info@victoria-miro.com
- White Cube * 48 Hoxton Square, Londres, tél. 44 207 930 5373 * 1st Floor 44 Duke Street, Londres, tél. 44 207 930 5373 ; site et e-mail : www.whitecube.com et enquiries@whitecube.com
Lire :
- Sensation, catalogue de l’exposition.
- Damien Hirst, I want to spend the rest of my life everywhere, with everyone, one to one, always, forever, now, Booth-Clibborn Editions, Hongkong, 1997. n Matthew Collings, “Blimey!�?: from Bohemia to Britpop : the London artworld from Francis Bacon to Damien Hirst�?, Cambridge, 21 Publishing, 1997.
- British Art of the 1980’s and 1990’s, (The Weltkunst Collection), Lund Humphries et the Irish Museum of Modern Art, Londres, 1997.

La cote des Young British Artists

- 5,2 millions de francs, Damien Hirst, In Love-out of Love, Phillips, New York, 13 novembre 2000.
- 3,5 millions de francs, Damien Hirst, Dead ends died out, examined, cigarettes dans une boîte en bois, Phillips, New York, 13 novembre 2000.
- 3,3 millions de francs, Jenny Saville, Branded, peinture de 1992, Christie’s, Londres, 27 juin 2001.
- 1,7 million de francs, Damien Hirst, Alone yet together, sculpture de 1993, Christie’s, New York 16 novembre 1999.
- 1,3 million de francs, Sarah Lucas, Fighting Fire with 6 Packs, 6 photographies de 1997, Christie’s, Londres, 8 février 2001,
- 1,2 million de francs, Damien Hirst, Lustral Sertraline, peinture de 1992, Christie’s, New York, 16 mai 2000.
- 1,1 million de francs, Chris Ofili, Blind Popcorn, peinture de 1996, Christie’s, Londres, 27 juin 2001.
- 1,1 million de francs, Chris Ofili, Flower Heads, peinture de 1996, Christie’s, Londres, 27 juin 2001.
- 1,1 million de francs, Damien Hirst, We’ve got style, 1993, Christie’s, Londres, 27 juin 2000.
- 1 million de francs, Tracey Emin, Exorcism of the last painting I ever made, installation de 1996, Christie’s, Londres, 8 février 2001.
- 800 000 F, Damien Hirst, Beautiful, B painting, peinture de 1996, Christie’s, Londres, 8 février 2001,
- 700 000 F, Gary Hume, Like Father, like Son, peinture de 1998, Christie’s Londres, 27 juin 2001.
- 680 000 F, Jake & Dinos Chapman, Cyber-Iconic man, technique mixte de 1996, Christie’s, Londres, 8 février 2001,
- 650 000 F, Damien Hirst, Cytolec, peinture de 1995, Christie’s, Londres, 8 octobre 1998.
- 630 000 F, Chris Ofili, Cupid’s Wings, peinture de 1994, Phillips, New York, 13 novembre 2000.
- 590 000 F, Gary Hume, My Guernica, peinture de 1992, Christie’s Londres, 27 juin 2 000.
- 518 000 F, Damien Hirst, Alprazolam, peinture de 1995, Phillips, New York, 13 novembre 2000.
- 469 000 F, Damien Hirst, With Dead head, photographie de 1991, Christie’s, New York 16 novembre 1999.
- 380 000 F, Sarah Lucas, Where does it all end, sculpture de 1994 tirée à 10 exemplaires, Christie’s, Londres, 27 juin 2000.
- 364 000 F, Damien Hirst, The Last Supper, Sotheby’s, New York, 15 novembre 2000.
- 300 000 F, Sarah Lucas, Fat, Forthy and Fabulous, photocopie sur papier, Christie’s, Londres, 27 juin 2001.
- 240 000 F, Damien Hirst, The Last Supper, 1999, Sotheby’s, Londres, 28 juin 2001.
- 240 000 F, Jake & Dinos Chapman, Untitled, dessin de 1996, Christie’s, Londres, 27 juin 2001.
- 140 000 F, Jake & Dinos Chapman, Seething Id, sculpture en Plexiglas de 1994, Sotheby’s, Londres, 28 juin 2001.
- 130 000 F, Tracey Emin, Naked photos, Life Model goes mad, 9 photographies de 1996, Christie’s, Londres, 8 février 2001,
- 95 000 F, Gillian Wearing, Dancing in Peckham, vidéo de 1994, Christie’s, Londres, 27 juin 2000.
- 33 000 F, Tracey Emin, And it feels alright, estampe, Sotheby’s, Londres, 30 juin 2000.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°132 du 14 septembre 2001, avec le titre suivant : La « génération Saatchi » se porte bien

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