Foire

Art Basel Hongkong, terrain d’expérimentation

Par Fabien Simode · Le Journal des Arts

Le 29 mars 2017 - 960 mots

Si le marché de l’art en Chine explose, il reste en phase d’apprentissage. Les nombreuses galeries occidentales présentes à la foire qui vient de fermer ses portes tentent d’en trouver les clefs.

HONGKONG -  C’était une des nouveautés de la 5e édition d’Art Basel Hongkong (ABHK) : la présentation du premier rapport sur le marché de l’art parrainé par Art Basel (lire la brève p. 39) et son sponsor UBS. Le fait que ce rapport ait été rédigé par Clare McAndrew, l’économiste qui a quitté la foire concurrente Tefaf pour rejoindre « son ami » Noah Horowitz, directeur d’Art Basel Miami Beach, était l’objet de nombreuses discussions. L’événement confirmait surtout les ambitions du groupe MCH (propriétaire d’Art Basel) qui, après avoir réussi deux greffes à Miami (2002) et à Hongkong (2013), a lancé en 2016 « Art Basel Cities », une offre de services auprès de grandes villes partenaires, afin de mettre en avant « l’expérience artistique d’Art Basel ».

Un potentiel énorme
Selon l’économiste, la Chine représente maintenant 20 % des ventes mondiales en valeur (contre 9 % en 2006), se situant encore loin derrière les États-Unis, mais devrait continuer son ascension. Dans les allées de la foire, tout le monde s’accorde à dire que la Chine est « un marché balbutiant » au potentiel énorme : « Il faut être là », affirme Kamel Mennour. Ce que confirme Philippe Charpentier, directeur de la galerie Mor Charpentier, qui fait aujourd’hui entre 5 et 10 % de son chiffre d’affaires grâce aux collectionneurs de la région : « Certains de nos clients nous disent qu’ABHK sera la future “Bâle”. » Exagéré ? « Il se passe des choses ici, mais ce n’est pas Bâle », tempère Almine Rech. Certes, mais dans dix ans ? L’Asie va si vite : « Il y a trente ans, je n’aurais jamais imaginé venir ici », fait remarquer Jean Frémon, cofondateur de la Galerie Lelong. « Ce n’est pas un marché facile, il faut s’accrocher ; nous prenons des contacts », assure Philippe Charpentier, qui enchaîne les séances photo devant les œuvres d’Edgardo Aragón. « C’est la seule foire au monde où l’on photographie le marchand sur son stand », s’amuse-t-il. L’anecdote est symptomatique d’un marché dont les codes, les habitudes et les goûts échappent encore aux Occidentaux.

« Nous venons à ABHK depuis quatre ans et nous ne connaissons toujours pas le marché, reconnaît Jan De Clercq (Meessen De Clercq). D’ailleurs, de quel marché parle-t-on ? » Car l’amateur chinois n’est pas l’amateur philippin, coréen ou australien, la zone naturelle de chalandise d’ABHK. La galerie bruxelloise présente cette année une mini-rétrospective de José María Sicilia, artiste espagnol inconnu en Asie, à titre « d’essai ». Et les essais revêtent chez les autres galeristes diverses formes : accrocher plus de pièces d’Alberto Biasi chez Tornabuoni – « Les collectionneurs chinois aiment l’art cinétique », croit savoir le marchand –  ou miser sur une présentation spéciale avec notice pédagogique traduite en mandarin pour l’Allemand Gotthard Graubner chez Karsten Greve. D’autres jouent la carte du « new tech », à l’instar de Franck Prazan qui a fait développer une page en mandarin axée sur la galerie Applicat-Prazan sur Weibo et Wechat, de puissants réseaux sociaux chinois. « C’est de la communication pure, admet Franck Prazan, mais les acheteurs vérifient votre audience, votre épaisseur sur ces réseaux avant d’acheter. » Kamel Mennour, lui, a apporté une paire de lunettes de réalité virtuelle dont raffolent les Chinois, laquelle projette le visiteur dans le Monumenta 2016 de Huang Yong Ping au Grand Palais – dont la maquette de l’installation au 1/50 a été acquise par le M , le futur grand musée d’art contemporain de Hongkong.

Collectionneurs connectés
Car il faut bien séduire ces nouveaux collectionneurs asiatiques qui prennent le pas sur les expatriés occidentaux. Pour Stéphanie Fong, fondatrice de la Galerie Fost à Singapour : « Les collectionneurs asiatiques sont en train de grandir. Ils voyagent beaucoup, sont connectés, veulent découvrir. » Agnès Lin, fondatrice de la puissante galerie hongkongaise Osage, dont l’installation monumentale de Shen Shaomin, Sommet (2009-2010) – qui met en scène la rencontre de Lénine, Mao, Kim Il-sung, Ho Chi Minh et Fidel Castro sur leur lit de mort –, a fait le buzz à ABHK, confirme que « tout le monde est content. Le business est bon et les collectionneurs chinois sont venus nombreux cette fois ».

Maurice Benayoun, un artiste français qui enseigne à la School of Creative Media de Hongkong, voit la situation autrement : « Selon ses objectifs, ABHK est une réussite ! Mais Art Basel répond à une demande et à un goût “international”. Elle n’est pas représentative de ce qui se passe aujourd’hui en Chine. Le M , dont la surface d’exposition sera plus grande que le Centre Pompidou ou la Tate, n’achète que de l’art chinois ! » Or, selon Stéphanie Fong, « il y a beaucoup de galeries en Chine qui ont un volume de production très important ». Toutes échappent à ABHK, mais pour combien de temps ?

Pragmatique, Jerry Liu, le président de CreateHK, le département du gouvernement de Hongkong qui assure la promotion de l’architecture, du design, du cinéma et de la musique, reconnaît que l’important n’est pas la foire, « mais ce que celle-ci génère pour les galeries à Hongkong et pour Art Central [une foire régionale d’art asiatique qui se tient parallèlement à HBHK]. » À propos de l’investissement de 10 millions de dollars du FC Barcelone dans un centre d’entraînement de football en Chine, un homme d’affaires chinois déclarait au quotidien chinois China Daily qu’il ne s’agissait pas « d’inviter des entraîneurs étrangers », mais « de cloner » le système barcelonais. Verra-t-on la même chose se produire avec le marché de l’art ?

Légende photo

Les gratte-ciels de la baie de Hong Kong aux couleurs d'Art Basel. © Art Basel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°476 du 31 mars 2017, avec le titre suivant : Art Basel Hongkong, terrain d’expérimentation

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