Mercredi 19 décembre 2018

Le Musée Calouste Gulbenkian à Lisbonne

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 1330 mots

Né de la volonté d’un homme d’affaires, collectionneur et philanthrope, le musée lisboète offre l’occasion rare de découvrir une collection éclectique incroyable conservée dans son écrin d’origine.

Visiter le Musée Calouste Gulbenkian est une expérience hors du commun. Imaginez un peu : un musée fondé à partir des collections mirifiques d’un magnat du pétrole, lové au cœur de superbes jardins, dans un bâtiment baigné de lumière et ayant conservé presque intacte sa muséographie d’origine. Dans un monde de plus en plus standardisé, cet établissement ne passe pas inaperçu. Face à l’harmonie parfaite entre ce bâtiment, ce site paysager et ces collections, difficile d’imaginer que ce musée, le plus visité de Lisbonne, a pourtant failli ne jamais voir le jour.

Homme d’affaires, collectionneur et philanthrope, d’origine arménienne, né dans l’Empire ottoman, Calouste Sarkis Gulbenkian (1869-1955) est passé à la postérité comme « Monsieur cinq pour cent », un surnom lié au pourcentage de parts qu’il détenait dans l’exploitation des gisements pétrolifères irakiens. Autant dire que l’amateur disposait de moyens illimités pour acquérir les plus belles œuvres. Plus important encore, il possédait un œil très affûté, une grande culture et un solide réseau d’intermédiaires lui dénichant les meilleures pièces. Grâce à son entregent, il a d’ailleurs réussi quelques coups mémorables comme le rachat d’œuvres maîtresses du Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, notamment de l’élégante Diane d’Houdon. En l’espace de quelques décennies, il a ainsi bâti une collection extraordinaire, de par sa richesse et sa diversité, couvrant des domaines aussi distincts que l’archéologie et la peinture occidentale. Encore aujourd’hui, elle est de fait considérée comme l’une des plus importantes collections constituées par un particulier.

De Londres à Lisbonne
Au fil des ans, alors que sa collection s’étoffe toujours plus, jusqu’à atteindre le chiffre faramineux de 6 400 pièces, Gulbenkian réfléchit de plus en plus sérieusement à sa succession et à l’avenir de ses « filles », comme il appelle ses œuvres. En 1937, il entame des négociations avec l’un de ses conseillers, Kenneth Clark, qui n’est autre que le directeur de la National Gallery, afin que l’institution londonienne héberge, après sa disparition, un Institut Gulbenkian qui abriterait son héritage. Alors que l’affaire est presque conclue, les espoirs du conservateur sont anéantis par un incident diplomatique. Pendant la guerre, Gulbenkian se trouve, en raison de ses activités industrielles, inscrit sur la liste des ennemis du gouvernement britannique. Un opprobre qu’il ne pardonnera jamais.

À la fin du conflit, il récupère donc prestement les trésors égyptiens déposés au British Museum et les tableaux prêtés à la National Gallery pour les expédier à Washington. À sa disparition en 1955, l’avenir de cette immense collection est donc en suspens, les œuvres étant dispersées entre ses résidences et des dépôts auprès d’institutions. Calouste Gulbenkian n’a laissé qu’une seule directive claire : il veut que l’intégralité de sa collection (antiquités, arts de l’Islam et d’Extrême-Orient, manuscrits, peintures et pièces de mobilier) soit rassemblée dans un seul et même lieu, sans préciser lequel… Installé à Lisbonne depuis le mitan de la guerre, il couche par ailleurs sur son testament, en 1953, sa volonté de créer dans cette ville une fondation. Elle portera son nom et héritera d’une grande partie de sa fortune ; en contrepartie, elle devra notamment faire vivre cette exceptionnelle collection. Pour les responsables de la succession, la décision de créer un musée sur le même site que celui de la future fondation s’impose alors naturellement.

Un complexe moderne et ambitieux
L’ancien parc de Sainte-Gertrude connaît ainsi une transformation spectaculaire. De bucoliques jardins y sont aménagés ainsi que des étangs qui font du site un havre de paix encore prisé des Lisboètes comme des touristes. Un bâtiment sobre mais chaleureux en raison de son utilisation massive de matériaux nobles, notamment du bois, constitue le cœur de ce complexe. Figurant parmi les tout premiers exemples de musée moderne des années 1960, l’édifice dessiné par un trio d’architectes (Ruy Jervis d’Athouguia, Pedro Cid et Alberto Pessoa) intègre notamment de grandes fenêtres « tableaux ». Ouvrant largement le bâtiment sur l’extérieur, elles font littéralement entrer la végétation et les promeneurs à l’intérieur des salles d’exposition, conférant au lieu un caractère très vivant.

Le musée se dote aussi de services totalement nouveaux pour l’époque, comme un auditorium et une bibliothèque.

Ce lieu innovant et élégant sert d’écrin à un ensemble à vocation encyclopédique qui mise sur la qualité des pièces, notamment leur provenance prestigieuse, plus que sur la quantité. De l’antique Babylone à Manet, en passant par les arts de l’Islam, toutes les époques sont représentées par des pièces remarquables signées, entre autres, Rubens, Carpaccio, Rembrandt ou encore Guardi. Toutefois, une salle incarne, plus que les autres, le goût du collectionneur et ses ambitions. Il s’agit évidemment de la somptueuse salle XVIIIe où se croisent Nattier, Boucher, La Tour, mais aussi un luxueux mobilier, dont de nombreux objets de provenance royale exécutés pour Versailles.

REMBRANDT 
« Rien que le meilleur. » Telle était la devise de Gulbenkian. Quand on examine sa collection d’art ancien, on comprend que ce grand amateur disposait non seulement de moyens illimités mais aussi d’un goût avisé. Parmi ses fleurons, se distingue entre autres un superbe Portrait de vieil homme réalisé par un Rembrandt au sommet de son art. Ce tableau était d’ailleurs l’un des préférés du collectionneur. Dans une lettre à Saint-John Perse, il mentionne même cette toile comme un « prestigieux ami ».

LES ARTS DE L'ISLAM 
Bien que pétri de culture occidentale, Calouste Sarkis Gulbenkian n’en demeure pas moins un Arménien né dans l’Empire ottoman. Sa collection comprend ainsi sans surprise un important fonds consacré aux arts de l’Islam. Cet ensemble extrêmement riche est constitué, entre autres, de céramiques, de tapis, de vêtements, de manuscrits et d’œuvres calligraphiques. Ces objets se distinguent par leur provenance très variée, de la Turquie à l’Asie centrale, mais aussi par leur prestigieux historique.

LALIQUE 
Avis aux amateurs d’Art nouveau : le Musée Calouste Gulbenkian conserve le plus grand ensemble de bijoux de René Lalique. Ce trésor est exposé dans un espace spécifique, qui clôt le circuit de visite. Constitué sans intermédiaire, contrairement aux habitudes du collectionneur, mais acquis directement auprès de l’artiste qui était l’un de ses amis, ce fonds est considéré comme unique tant par la quantité de pièces qu’il recèle que par la qualité de ces objets emblématiques du début du XXe siècle.

TURNER 
Passionné par le siècle des Lumières, Gulbenkian a aussi admiré l’art du XIXe siècle et plus particulièrement la peinture de paysage. Bien que les artistes français soient très bien représentés dans ce fonds, le collectionneur a aussi regardé vers d’autres foyers d’art, notamment l’Angleterre. Il a ainsi acquis deux tableaux de William Turner. Conformément à ses goûts classiques, Gulbenkian a choisi deux œuvres assez sages dans la production de Turner, à l’image de cette marine du début de sa carrière.

Une antenne parisienne Basée à Lisbonne, la Fondation Calouste Gulbenkian bénéficie depuis plus d’un demi-siècle d’une antenne française. Initialement baptisée Centre culturel portugais à Paris, la délégation de la fondation a été inaugurée officiellement en 1965, en présence d’André Malraux. Dès l’origine, elle a eu pour vocation de promouvoir la culture portugaise dans l’Hexagone, notamment à travers sa riche bibliothèque lusophone mais aussi l’organisation de manifestations culturelles variées. À son ouverture, le centre était installé au 51, avenue d’Iéna dans l’hôtel Gulbenkian, la célèbre résidence où l’homme d’affaires avait également rassemblé une partie de sa mirifique collection d’art. En 2011, la délégation a quitté cette adresse légendaire pour s’installer dans le VIIe arrondissement, au sein d’espaces plus adaptés à ses différentes missions. Elle y poursuit sa politique de diffusion de l’art et de la culture portugaise, notamment à travers une dense activité d’expositions qui présentent autant le travail de créateurs confirmés que d’artistes contemporains émergents.

Isabelle Manca
 

Fondation Calouste Gulbenkian - Délégation en France, 39, boulevard de La Tour-Maubourg, Paris-7e. Expositions ouvertes les lundis, mercredis, jeudis et vendredis de 9 h à 18 h, les samedis, dimanches et jours fériés de 11 h à 18 h. Fermé le mardi. Entrée libre. gulbenkian.pt/paris

 Musée Calouste Gulbenkian, 
avenue de Berna, 45A, Lisbonne (Portugal). De 10 h à 18 h, fermé le mardi. Tarifs : 10 et 14 €. gulbenkian.pt

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : Le Musée Calouste Gulbenkian à Lisbonne

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