Art moderne

1890-1914

Une touche française dans la peinture suisse

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 24 juin 2021 - 819 mots

Formés en Allemagne, en Italie ou en France, nombre des artistes suisses de la fin du XIXe siècle ont connu l’influence des mouvements picturaux qui ont suivi l’impressionnisme. À découvrir au Musée d’Orsay.

Sigismund Righini, La Famille I, 1904, huile sur toile, 115 x 145 cm. © Photo SIK-ISEA, Zurich/Philipp Hitz
Sigismund Righini, La Famille I, 1904, huile sur toile, 115 x 145 cm.
© Photo SIK-ISEA, Zurich/Philipp Hitz

Paris. Poursuivant son exploration des foyers artistiques étrangers à la France, le Musée d’Orsay s’intéresse à la Suisse au tournant du XIXe siècle. Sylvie Patry, co-commissaire avec Paul Müller, spécialiste de Ferdinand Hodler (1853-1918), est partie de la constatation que la peinture suisse de cette époque, « très forte, très originale et très singulière », est méconnue en dehors du pays. Soixante-quinze œuvres ont été réunies, dont sept proviennent des collections d’Orsay, une du Musée des beaux-arts de Quimper et une d’une collection particulière française. Toutes les autres sont conservées en Suisse où collectionneurs et musées se disputent âprement les peintures qui peuvent arriver sur le marché. C’est donc une grande satisfaction pour le musée que d’avoir pu acquérir en 2018 le Portrait de Mathias Morhardt (1913) de Ferdinand Hodler.

C’est par cet artiste célèbre même en France (la rétrospective organisée au Musée d’Orsay en 2007 n’y est pas étrangère) que commence cette présentation qui est davantage un florilège qu’un panorama exhaustif. Hodler est accompagné, dans cette salle consacrée aux « figures tutélaires», de Giovanni Segantini (1858-1899) car les artistes qui leur succéderont se placeront dans la lignée de l’un ou de l’autre. Hodler, bernois mais genevois d’adoption, a développé des liens très forts avec l’art français. D’abord par son professeur, le grand paysagiste Barthélemy Menn (1815-1893) qui avait été l’ami de Delacroix, de Corot et de Courbet, puis par son adhésion à la mouvance symboliste : le peintre participe en 1892 au premier Salon de la Rose-Croix, à Paris – avec Albert Trachsel (1863-1929) et Félix Vallotton (1865-1925), présents dans l’exposition. Cependant, Hodler eut aussi un tropisme allemand, ce qui a nui à sa réputation posthume, en France, à l’issue de la Première Guerre mondiale. Comme lui, Segantini, formé à Milan, est passé au cours de sa carrière du réalisme au symbolisme. Mais ce sont ses œuvres inspirées par la ruralité qui ont fait sa célébrité en Suisse : dans un style qui lui est propre, fortement influencé par le divisionnisme, l’artiste qui vivait à près de 2 000 mètres d’altitude a prolongé la tradition nationale de la peinture de paysage en captant la radieuse lumière de l’Engadine dans ses compositions panthéistes. « Son art marque durablement Giovanni Giacometti, tandis que Hodler sera une source d’inspiration pour des peintres comme Amiet, Buri, Righini, Perrier ou Vallet », précise le texte de salle.

Bien qu’ils se soient liés d’amitié à l’Académie de Munich, Giovanni Giacometti (1868-1933) et Cuno Amiet (1868-1961) ont tous deux été fortement influencés par l’art français. Ils se sont inscrits ensemble à l’Académie Julian, à Paris, en 1888. Giacometti a ensuite rencontré Segantini et son divisionnisme en 1894, tandis qu’Amiet a séjourné un peu plus d’un an à Pont-Aven (en 1892-1893), sur les traces de Gauguin. La suite du parcours montre cette divergence dans leur technique, alors même qu’ils se retrouvent dans l’admiration de Van Gogh. Il arrive aussi que Giacometti mêle le divisionnisme au cloisonnisme, par exemple dans Paysage ensoleillé (Agn ) (1910) comme si, loin des chapelles parisiennes, il s’autorisait une féconde liberté expressive.

Manet et Degas comme possibles inspirateurs

La plupart des seize artistes présentés à Orsay sont passés pour un temps plus ou moins long par la capitale française. C’est le cas de Sigismund Righini (1870-1937) qui a étudié à l’Académie Colarossi en 1888 puis est revenu à Paris en 1891. À côté de natures mortes et d’un autoportrait, cet amoureux de la couleur est représenté par deux œuvres étonnantes, La Famille I (1904) et La Famille II (1911). La composition, qui introduit une distance avec les personnages (alors qu’il s’agit de l’entourage de l’artiste), est rapprochée par Regula Bolleter, dans le passionnant catalogue, du Déjeuner dans l’atelier (1868), tableau de Manet que le peintre suisse a pu voir à l’Exposition universelle de Paris en 1900. On peut également s’interroger sur la possibilité qu’il aurait eue de voir le pastel d’Edgar Degas reproduisant sa Famille Bellelli (1858), l’original étant resté en Italie au moins jusqu’en 1900. Le pastel se trouvait dans l’atelier du peintre jusqu’à sa mort en 1917. Dans l’exposition, ces œuvres sont accrochées près du Dîner, effet de lampe (1899) de Félix Vallotton, lui-même apparenté à des compositions d’Édouard Vuillard.

Un retour au paysage symboliste, amorcé avec Derniers rayons (Paysage avec arbres) (1911) de Vallotton, ramène à Hodler avec Le Lac Léman et le Mont-Blanc à l’aube (octobre) (1917). Surtout, il met en valeur Augusto Giacometti (1877-1947), cousin de Giovanni et père d’Alberto. Ce merveilleux peintre, mystique et tendant vers l’abstraction, est l’auteur de Contemplation (vers 1908), paysage préludant à Fantaisie chromatique (1914) dont tout sujet a disparu. Il clôt le parcours avec Nuit étoilée (Voie lactée) (1917), à la fois observation précise du ciel et plongée métaphysique dans un infini coloré.

Modernités suisses, 1890-1914,
jusqu’au 25 juillet, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°569 du 11 juin 2021, avec le titre suivant : Une touche française dans la peinture suisse

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