Vendredi 13 décembre 2019

Dossier : les nouveaux musées

À Stockholm, un promoteur privé offre un musée « au peuple »

L'ŒIL

Le 25 janvier 2012 - 1401 mots

Il n’y a pas qu’en France qu’ouvrent de nouveaux musées. En Suède, un promoteur vient d’inaugurer son propre lieu : le Sven-Harrys Konstmuseum, un musée qui doit s’autofinancer grâce, en partie, à la location d’appartements.

es Stockholmois et les dizaines de milliers de touristes français qui se rendent de plus en plus nombreux chaque année dans la capitale de la Suède peuvent se réjouir : un nouveau musée d’art nordique s’est ouvert dans le Stockholm intra-muros au bord du Vasaparken, non loin de la maison habitée auparavant par la romancière Astrid Lindgren (créatrice du personnage Fifi Brindacier).

Son créateur s’appelle Sven-Harry Karlsson, un promoteur immobilier et grand collectionneur qui a créé une fondation à laquelle il a donné la majeure partie de sa collection, qui s’étend de la fin du xixe siècle (Strindberg, Hill, Josephson, Schjerfbeck, Munch) à aujourd’hui. Il a laissé tomber son nom trop commun pour ne conserver que son prénom, plus rare, jusqu’à le donner à son musée : le Sven-Harrys Konstmuseum, le musée d’art de Sven-Harry.

Les quatre favoris de Sven-Harry
Forte personnalité, homme d’affaires avisé, accueilli partout à bras ouverts, Sven-Harry n’a pas été aidé par son père, pourtant lui aussi promoteur, qui ne le croyait pas capable de prendre la suite et qui, donc, a vendu sa société. Piqué au vif, désireux de prendre sa revanche, le jeune Sven-Harry a commencé comme maçon puis a méthodiquement construit sa propre société immobilière : Folkhem, « la maison du peuple », clin d’œil au concept des sociaux-démocrates lancé dans les années 1930. Depuis 1968, Folkhem est devenue une affaire prospère qui a permis à son fondateur de bâtir seul sa collection, commencée à partir de quelques Hill et Josephson achetés à la succession de son père, jusqu’à aujourd’hui. « L’année de mes 80 ans, j’ai voulu terminer ma carrière en montrant l’art nordique. En particulier l’art suédois, peu connu hors de chez nous, en donnant le meilleur de ce que j’aime au peuple », lance Sven-Harry en référence à folkhem.

Rencontré avant l’ouverture du musée, Sven-Harry commence d’ailleurs la visite en nous emmenant hors du bâtiment, dans la première rue transversale, pour nous montrer les artistes qu’il aime : « J’ai construit ici un immeuble de bureaux et je trouvais que le rez-de-chaussée était triste. J’ai voulu l’égayer par des mosaïques de mes quatre favoris : Hill, Strindberg, Josephson et Schjerfbeck. » En effet, du trottoir d’en face, on reconnaît bien les visages des quatre artistes réalisés par Fredrik Landergren.

De l’or dans les toilettes
Retour au musée. Des quelque deux cents œuvres que compte la collection, un tiers seront présentées par roulement sur deux niveaux, parallèlement aux expositions temporaires. Au sixième étage, une surprise attend les visiteurs. Sven-Harry y a reconstitué l’élégant petit manoir du xviiie inspiré de Palladio, à Ekholmsnäs sur Lidingö, île proche de Stockholm, où il a vécu trente ans et qu’il a vendu. On n’accède à cet étage qu’en compagnie d’un guide. Là, se trouvent les œuvres auxquelles il tient le plus, en particulier les Hill dont il possède la plus grande collection en Suède. Une terrasse accueillant des sculptures entoure ce dernier étage construit en retrait par rapport aux autres. C’est cette partie la plus « privée » qui a été inaugurée le 8 décembre 2011, jour de ses 80 ans – l’homme en paraît dix de moins.

Le bâtiment est l’œuvre d’Anna Höglund, architecte de l’atelier Wingårdh à Stockholm. Les quatre côtés du quadrilatère sont recouverts à chaque étage de bandes d’un alliage de cuivre (surtout), de zinc, d’aluminium et d’étain, un alliage inoxydable qui fait croire à de l’or. À l’exception des toilettes du musée, où l’architecte n’a pas hésité à faire des joints en or véritable entre les carrelages ! Décidément, le bâtiment sort de l’ordinaire.

Un financement original
Pour construire son musée, Sven-Harry avait besoin d’un terrain. Mais il n’y en a pratiquement plus dans la capitale suédoise. Apprenant que l’hôpital de Sabbatsberg était désormais relié au chauffage urbain, Sven-Harry a obtenu du conseil régional la démolition de la chaufferie désormais inutile et y a construit un bâtiment de 5  000 m². Si le musée occupe seulement 40 % de la superficie totale, les 60 % restants sont occupés par dix-huit appartements, trois locaux loués à un restaurateur (cinquante places) et à deux célébrités suédoises, le designer Åke Axelsson (société Gärsnäs) et le photographe Jens Assur, également scénariste et réalisateur, entre autres, du film Le Dernier Chien du Rwanda, grand prix de la compétition internationale du festival du court-métrage de Clermont-Ferrand en 2007.

La construction de cet immeuble est revenue à 22 millions d’euros. Il appartient à la fondation d’art et de logements de Sven-Harry. Son budget annuel est de  605 000 euros. La location des dix-huit appartements et des trois locaux couvre environ 50 % du fonctionnement du musée. Le reste provient des entrées, des ventes de la boutique et de la privatisation des espaces du hall et de la réception (cent cinquante places) les jours de fermeture (les lundis et mardis) ainsi que certains soirs ou lors de jours fériés. Toutes ces recettes sont censées couvrir les salaires du personnel (six à plein temps et autant à temps partiel, guides et hôtesses) et tous les frais inhérents à un immeuble. La pérennité de ces recettes devrait être assurée par le fait qu’il y aura toujours des locataires dans ce bâtiment admirablement situé au bord du beau Vasaparken.

Quant au restaurant, il promet d’être le nouveau rendez-vous incontournable des Stockholmois et des visiteurs étrangers. En toutes saisons.

Quitte à laisser son nom à la postérité, plutôt que de donner sa collection au Moderna Museet de Stockholm, Sven-Harry a préféré créer cette combinaison musée-logements pour en prouver la viabilité.

Les quatre favoris de Sven-Harry

Carl Fredrik Hill (1849- 1911)
Arrivé à Paris à l’automne 1873, fasciné par Delacroix, Corot et l’école de Barbizon, il peint dans la forêt de Fontainebleau, sur les bords de la Seine et à Montigny-sur-Loing, puis à Luc-sur-Mer.
Atteint de troubles psychiques, il est admis à 28 ans à la clinique du docteur Blanche à Passy. Souffrant de psychose schizophrénique paranoïaque, il est rapatrié chez lui à Lund deux ans après. Au cours des trente trois dernières années de sa vie, il crée selon l’historien d’art Bo Wingren « un art étrange sous forme de milliers de dessins et d’aquarelles. Ce monde d’images grouillantes, mystérieuses, a fasciné les artistes, les critiques et les médecins ». Après celle des artistes, la reconnaissance viendra longtemps après sa mort.

August Strindberg (1849-1912) 
Écrivain véritablement protéiforme, surtout connu en France pour son théâtre (49 pièces), comme Mademoiselle Julie dont la première a été jouée au Théâtre libre d’Antoine en 1893 avant de l’être en Suède. Strindberg peignait également. Des expositions au Musée d’art moderne de la Ville de Paris (1998) et au Musée d’Orsay (2006) ont montré quelques-unes de ses huiles, souvent des flots déchaînés se fracassant sur des rochers, reflets des tourments de son âme.

Ernst Josephson (1851-1906)
« Je veux être Rembrandt ou mourir », s’exclame ce peintre et dessinateur hors pair en arrivant à Paris en 1873. Il vit ensuite dans l’Indre, puis dans la Creuse chez un collègue suédois, en Bretagne, à Tréboul et sur l’île de Bréhat, où il traverse une crise religieuse. Grâce à des amis, il est rapatrié en Suède et se remet à peindre, connaît enfin le succès dans une exposition individuelle en 1893, soutenu par le prince Eugen qui lui achète un tableau. Il excelle dans le portrait et le dessin.

Helene Schjerfbeck (1862-1946) 
Enfant douée pour le dessin, la Finlandaise Helene Schjerbeck choisit de se rendre à Paris où elle sait que des ateliers sont ouverts aux femmes. Se tenant à l’écart de ses collègues, elle travaille d’arrache-pied. Rentrée à Helsinki, de santé fragile depuis son enfance, elle s’installe à la périphérie de la capitale, où elle élabore patiemment, dans la solitude son propre style. Elle peint ses voisins, les ouvriers d’une usine proche révélant la dureté de leur condition sociale, multiplie les portraits, entre autres, le sien. Fascinée par les progrès de la maladie sur son visage, elle réalise à intervalles réguliers des autoportraits montrant la lente approche de la mort. Ces peintures avaient été une révélation pour les critiques et le public lors de l’exposition « Visions du Nord » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où ses œuvres voisinaient avec celles de Munch et de Strindberg.

> Sven-Harrys Konstmuseum

Eastmansvägen 10, au bord du Vasaparken, du mercredi au dimanche de 11 h à 17 h, www.sven-harrys.se

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°643 du 1 février 2012, avec le titre suivant : À Stockholm, un promoteur privé offre un musée « au peuple »

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