Mercredi 21 février 2018

Sainte Russie - Une histoire de l’art russe du IXe au XVIIIe siècle

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 23 février 2010

Point d’orgue de l’année France-Russie, l’exposition du Louvre brosse l’épopée flamboyante de l’art russe, depuis la conversion du pays au christianisme jusqu’à l’avènement de Pierre le Grand. Sur fond d’icônes, de manuscrits et de pièces d’orfèvrerie...

Des isbas en bois perdues dans des forêts de bouleaux, d’altières cathédrales aux bulbes d’or, des icônes aux Vierges sévères, des tsars autocrates aux mœurs farouches et des luttes intestines dignes de celles des Atrides, voici quelques-uns des clichés accolés par les Occidentaux à la sainte Russie. Tiraillé entre Europe et Asie, ce vaste empire mérite pourtant que l’on porte sur lui un regard plus nuancé. Loin d’être cet univers replié sur lui-même, peuplé de marchands de fourrures, de moines obscurantistes et de paysans illettrés, la Russie fut bel et bien la digne héritière de Byzance, écrin d’une civilisation fastueuse et raffinée aux facettes multiples.

Cet aveuglement relatif des historiens de l’art s’explique par plusieurs raisons. Pratiquement absent des musées français, l’art russe des périodes anciennes n’a pas joui de la même faveur que celui des avant-gardes et de ses ténors. Tout juste prêtait-on du talent à quelques personnalités, tels les peintres d’icônes Théophane le Grec ou Andreï Roublev. Mais l’œil occidental a longtemps peiné à discerner une sensibilité propre au génie russe dans ces cohortes d’effigies religieuses au visage ovale et aux lourds yeux tristes, imitations « serviles » de ce que Byzance avait produit quelques siècles plus tôt…

Grâce aux prêts exceptionnels consentis par plus d’une vingtaine de bibliothèques et de musées russes, l’exposition du Louvre devrait corriger avec panache ce tableau simpliste. Indissolublement attachée au pouvoir de l’image dès son origine, la Russie a opéré un métissage des plus subtils entre maintes traditions (des arabesques orientales aux tentations latines), créant un art mystique et baroque à souhait. Avec une obsession tenace : faire de toute œuvre un acte de foi et de piété…

Du paganisme à la conversion
C’est sous le vocable Rous’ (Rhôs dans les sources grecques, al-Rus dans les sources arabes) que les chroniques slaves orientales désignent ce peuple païen de marchands et de guerriers d’origine scandinave installés sur le territoire de l’actuelle Russie dès le VIIIe siècle de notre ère. On les voit un siècle plus tard semer la terreur sur les rives du Bosphore, qu’ils pillent impunément. D’après l’auteur syrien Zacharie, c’étaient des sortes de géants que leurs chevaux peinaient même à porter ! Ils formaient d’importants groupes de tribus vivant dans la région du Dniepr, avant de se fédérer en un État au cours du IXe siècle. Mais il faudra attendre la fin du Xe siècle pour que la Rous’ se convertisse officiellement au christianisme. Après mûre réflexion, le prince Vladimir – qui règne alors sur un vaste territoire au nord-est de l’Europe et a installé sa capitale à Kiev – se détourne des idoles païennes pour embrasser la foi orthodoxe et se fait baptiser en 988. Désormais, tous les regards se tournent vers le modèle ecclésiastique de Constantinople…
 
On aurait tort, cependant, de croire que le vieux fonds païen fut définitivement éradiqué. Tout au long de l’histoire russe, un folklore peuplé d’esprits de la maison et des bois, de sirènes et de nymphes aux cheveux d’or (les séduisantes roussalki des contes), de terrifiants dieux du tonnerre, du feu, du vent, du soleil et de la pluie exigeant offrandes et sacrifices ne cessera de teinter l’art d’une verve onirique et d’un sens du merveilleux. Il suffit, pour s’en convaincre, d’admirer ces enchevêtrements d’animaux fantastiques et de végétaux qui se faufilent dans les enluminures des manuscrits, sur les portails des églises, comme sur les kolty (boucles d’oreilles) d’or ou les bracelets d’argent des élégantes des XIIe ou XIIIe siècles. Et si l’image de la Vierge tint très tôt une place de choix auprès des fidèles comme des peintres d’icônes, c’est sans doute parce qu’elle entretenait des connivences souterraines et secrètes avec la grande déesse-mère nourricière figurée les bras levés sur les fibules en bronze du XIe siècle…

La fille de Byzance
« Nous ne savions plus si nous étions sur la terre ou au ciel », auraient cependant affirmé, de retour de Constantinople, les émissaires de Vladimir. Il est vrai que la vision de l’église Sainte-Sophie, édifiée au VIe siècle sous le règne de l’empereur Justinien, offrait une éblouissante synthèse de tous les arts. Une gigantesque coupole semblant flotter dans les airs, le scintillement des mosaïques sur fond d’or, la polychromie de marbres recherchés, la dentelle d’un blanc éclatant des chapiteaux, sans oublier le faste du rituel scandé de chants et de processions…, ce spectacle « céleste » devait marquer de façon durable les esprits russes et décider de l’orientation de leur architecture.

Le prince Vladimir et la princesse Olga sont bientôt présentés comme de nouvelles incarnations de Constantin et d’Hélène ; le jeune État de Kiev semble assoiffé de « joie et de beauté ». Avec l’adoption du christianisme, l’étude des livres se développe, tandis que surgissent des édifices qui sonnent comme des hommages vibrants à Sainte-Sophie. Des cathédrales portant son nom apparaissent ainsi dans le même temps à Kiev, à Novgorod et à Polotsk. Mais loin d’être de pâles copies, les nouveaux édifices parlent déjà un langage qui leur est propre, telle cette coutume, héritée du temps de l’architecture en bois, qui consiste à couvrir les édifices d’une multitude de petites coupoles. Notre-Dame-de- la-Dîme (ainsi baptisée parce que Vladimir lui octroyait le dixième de ses revenus) en possédait à elle seule vingt-cinq, Sainte-Sophie de Kiev, treize (ce chiffre symbolisant le nombre de participants à la Cène) !

Si l’influence de Byzance est de toute évidence prépondérante, les liens avec les autres pays sont nombreux, que ce soit avec l’Orient ou les États d’Europe occidentale. Par le biais des mariages royaux comme par celui des échanges commerciaux, la culture latine pénètre jusqu’en Russie, et cela bien avant le règne de Pierre le Grand.

Hélas, le bel âge d’or initié par Vladimir sera vite ébranlé par les querelles intestines qui secoueront son royaume. Les héritiers mâles du prince ont, en effet, tous vocation à occuper le « trône de leur père », ou tout du moins à régner sur un territoire lui ayant appartenu. Les chroniques n’auront alors de cesse de dépeindre les luttes fratricides, le morcellement du pays et l’instabilité politique. De 1054 à 1146, pas moins de onze princes se succéderont sur le trône de Kiev ; de 1146 à 1246, vingt-trois ! Sans oublier que la capitale elle-même sera pillée à plusieurs reprises par des princes russes aidés de leurs alliés des steppes…

Les historiens n’ont pas manqué de souligner en parallèle l’ascension de la région périphérique du Nord-Est, dont la capitale sera d’abord Rostov, puis Souzdal et Vladimir-sur-la-Kliazma. Sans jamais se passer de son « prince », Novgorod jette quant à elle les bases de son régime « républicain » et se couvre de magnifiques monuments. Moscou n’est, alors, qu’un avant-poste obscur de la Souzdalie…

Moscou, la troisième Rome
Un péril inconnu allait alors frapper le cœur de la Russie et entraîner dans la chute toutes les capitales de la Rous’ : l’invasion mongole et la domination tatare qui s’ensuivit pendant près d’un siècle, de 1224 à 1304. Faut-il comparer cette page de l’histoire russe à celle des invasions barbares déferlant en 406 sur l’Empire romain ? Il convient de nuancer le tableau apocalyptique brossé par certains historiens. Car si de nombreux princes périrent, les nouveaux conquérants menés par leur chef, Gengis Khan, ne portèrent pas atteinte à l’Église orthodoxe. Les Tatars ne soumettent pas moins leurs vassaux à une surveillance étroite et à de lourds prélèvements par l’intermédiaire de leurs « baskaks », plénipotentiaires qui séjournent dans les capitales russes.

Une ville va cependant émerger de l’ombre et affirmer son destin : Moscou. Au cours de la célèbre bataille menée sur le champ de Koulikovo, en 1380, le prince moscovite Dimitri Ivanovitch (dit « Dimitri Donskoï ») défait les troupes du khân Mamaï et marque le début de la libération du joug tatar. Il devient alors pour toute la Russie un guide national et, sous l’égide de sa ville, entame la renaissance spirituelle et culturelle du pays.

Certes, Moscou devait connaître bien des infortunes, dévastée et incendiée à peine deux ans plus tard par un autre khân. Tel le phénix renaissant de ses cendres, la ville s’imposera cependant très vite comme la nouvelle capitale religieuse et politique du pays. Elle se couvre bientôt de splendides bâtiments (la cathédrale de la Dormition, mais aussi le Kremlin qui, de rustique bâtisse de bois, se mue en impressionnante forteresse de pierre), tandis qu’affluent de toutes parts des artistes russes, mais aussi des Grecs et des Slaves du Sud.
 
Un événement de taille va alors sceller son destin : Constantinople tombe, en 1453, sous la domination des Turcs. La Russie orthodoxe se sent, non sans raison, son héritière ; Moscou se proclame sans ambages la « troisième Rome ». La cité régnera ainsi sans partage sur toute la Russie jusqu’à l’avènement de Pierre le Grand qui lui préférera sa nouvelle capitale bâtie par ses propres soins : Saint-Pétersbourg, la « ville mirage » surgie des eaux. Mais ceci est une autre histoire…

Repères

988
Conversion du prince Vladimir de Kiev à l’orthodoxie grecque. Influence de l’art sacré byzantin.

XIIIe siècle
Domination mongole : rupture avec l’art byzantin traditionnel.

Vers 1410
L’icône de la Sainte Trinité de Roublev.

1453
Chute de Constantinople. Moscou devient la troisième Rome. Apogée de l’art sacré.

1547
Despotisme d’Ivan le Terrible : déclin de la peinture contrôlée par l’Église.

1682
Début du règne de Pierre le Grand : l’art russe s’occidentalise.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Sainte Russie », du 5 mars au 24 mai 2010. Musée du Louvre, Paris. Tous les jours sauf le mardi, de 9 h à 18 h, le samedi jusqu’à 20 h et les mercredi et vendredi jusqu’à 22 h. Tarif : 11 €. www.louvre.fr
Colloques. « L’invention de la Sainte Russie », vendredi 26 et samedi 27 mars ; « Restaurer, reconstruire : les églises russes, un patrimoine architectural en questions », le mercredi 7 avril 2010. Auditorium du Louvre, informations au 01 40 20 55 55, réservations au 01 40 20 55 00.

À découvrir : la cathédrale Alexandre Nevsky à Paris. Cette église orthodoxe russe, construite en 1861 rue Daru (VIIIe), renferme de nombreuses peintures et icônes. Elle s’offre à la curiosité du visiteur les mardi et vendredi de 15 h à 17 h.
Pour l’anecdote, Picasso y a célébré son mariage avec Olga Khokhlova en 1918.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°622 du 1 mars 2010, avec le titre suivant : Sainte Russie - Une histoire de l’art russe du IXe au XVIIIe siècle

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