Mardi 10 décembre 2019

Biennale

Biennale de Venise pavillon français

Rêverie aquatique en mode mineur

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 23 mai 2019 - 865 mots

VENISE / ITALIE

Pareille à une plongée dans son univers déjanté et poétique, l’installation de Laure Prouvost est une déambulation sensible, qui réussit à troubler, voire émouvoir, ses nombreux visiteurs. Un succès.

Le ministre de la Culture a tenu à saluer, ce mercredi 8 mai où il inaugurait le pavillon français, les parents de Laure Prouvost (« …qui sont là. Formidable ! »), ainsi que « le papa de Martha » Kirszenbaum, la commissaire associée. Sympathique, mais légèrement infantilisant ? Laure Prouvost endosse volontiers, il est vrai, la position de l’enfant, tantôt gosse mal élevée qui mettrait ses doigts là où on ne doit pas – dans la boue, dans le sale – tantôt fille prodigue d’une France quittée tôt et dont elle est aujourd’hui la glorieuse ambassadrice à Venise. La troisième, donc, dans l’histoire tricolore, à être une femme.

Intitulée Deep See Blue Surrounding You/Vois ce Bleu Profond te Fondre, l’installation qu’elle a conçue fait appel à la performance, à la sculpture et même à la micro-architecture, autour d’un film imaginé « comme un voyage sous la forme d’un univers liquide et tentaculaire s’interrogeant sur là d’où nous venons et vers où nous allons », écrit Martha Kirszenbaum dans la monographie publiée à cette occasion. Le dispositif ménage trois temps avant, pendant, et après la projection ; trois espaces, où l’on retrouve des motifs récurrents dans le travail de l’artiste, branchages prélevés dans la nature, détritus qui semblent avoir été déposés là par le ressac, flaques de résine, grilles métalliques, mais aussi ouvrages en tapisserie, ou encore cette fontaine, ici gravée de l’inscription « The End Of the Dream », rappelant l’esthétique baroque du facteur Cheval auquel il est longuement fait référence. On remarque également l’usage de matériaux nouveaux, tels ces objets en verre de Murano, témoignant de l’ancrage de l’œuvre dans le lieu où elle vient s’inscrire et du goût de Laure Prouvost pour les expérimentations. La première salle est baignée par une lumière zénithale de bord de mer. Ce jour-là, un des « acteurs » accueille les visiteurs avec des colombes apprivoisées.

Un road trip filmé

Le film, central, prend place à l’intérieur d’un dôme de tissu évoquant le ventre du céphalopode fétiche sous les auspices duquel il est placé, la pieuvre qui « pense en touchant ». On s’assoit à tâtons dans des fauteuils aux formes de récifs coralliens ou sur un épais tapis dont on ne sait, dans l’obscurité, s’il est fait de lichen, peut-être d’algues. Relativement classique dans sa narration – on distingue un début, un milieu et une fin –, la vidéo procède par une succession de séquences courtes comme résultant d’un zapping frénétique qui reviendrait toujours sur le même programme. La petite troupe embarquée pour le road trip entre Roubaix et Marseille a des airs de casting identitaire et l’on craint un instant les bonnes intentions à la clef. Une vieille dame forcément indigne profère des impératifs extatiques, « Embrassons le ciel ! », et des jurons dans la langue de Shakespeare, « What the fuck ! », comme de Molière, « C’est quoi ce bordel ? » Un prophète de banlieue annonce une pluie de légumes tombés du firmament – clin d’œil à Stong Sory Vegetable, une œuvre de l’artiste datée de 2010. Un magicien improbable exécute des tours de magie devant un comptoir de bistrot, un enseignant déplore, l’œil humide, la disparition « d’un organisme marin ». C’est une vision de la France, rétro et hip-hop, gentiment cliché, saisie comme par une caméra amateur, et Laure Prouvost elle-même semble assez distante avec ces figurants. C’est la deuxième fois, après We Will Go Far, 2015, qu’elle met en scène des personnages, leur préférant d’habitude le seul usage de la voix off.

Une parenthèse déconnectée

L’essentiel est ailleurs, dans le tempo, dans cette respiration sonore qui fait entendre l’effort pour s’arracher à l’apesanteur, ou pour plonger, au-delà de la surface, dans les profondeurs « de notre subconscient ». Bleu azur, gros plans de fleurs, scintillement au ras des flots… évoquent par flashs brefs le réconfort d’une nature heureuse. Des chevaux enfourchés écrasent lourdement sous leurs sabots des agrumes couleur orange, une voiture roule sur des coquilles d’œufs. Une bouche salivante s’ouvre sur un globe oculaire : extraits d’un flux d’images auquel nous a habitués celui, incessant, des écrans qui nous environnent.

Tout cela fait-il poésie ? Au vu de ce qui est proposé dans les autres pavillons, il faut reconnaître à Laure Prouvost le talent d’une certaine singularité, une propension rafraîchissante à prendre les chemins buissonniers, sans courir de grands risques de s’égarer, mais en offrant cependant une parenthèse déconnectée, un horizon. Plus ramassée, sa proposition est beaucoup plus convaincante, plus affûtée, que ne l’était son exposition au Palais de Tokyo. Agnès Varda y fait une apparition dans son costume de pomme de terre, caution posthume et désacralisée, manière de revendiquer en passant une filiation, une parenté spirituelle. De poser à la relève.

Beaucoup de visiteurs semblent émus, et l’affluence, dès le premier jour, est la preuve d’un excellent bouche-à-oreille autour du pavillon, également plébiscité par les réseaux sociaux. Mention spéciale aussi, au choix judicieux du compositeur Flavien Berger, dont les sonorités électroniques portent les images du film. On sort de là un peu flottant, dans un décor de naufrage ou d’inondation, une vallée de larmes traversée dans un éclat de rire.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°524 du 24 mai 2019, avec le titre suivant : Rêverie aquatique en mode mineur

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