Mercredi 8 décembre 2021

Art contemporain - Prix

Prix Marcel-Duchamp : une promotion emblématique de la scène contemporaine

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2021 - 812 mots

PARIS

Le 21e prix Marcel-Duchamp a été décerné à l’artiste plasticienne Lili Reynaud Dewar pour son installation vidéo sur la mort de Pier Paolo Pasolini.

Les quatre nominés du prix Marcel Duchamp 2021 : Isabelle Cornaro, Julian Charriere, Julien Creuzet et Lili Reynaud Deware. © Jean-Michel Sicot.
Les quatre nominés du prix Marcel Duchamp 2021 : Isabelle Cornaro, Julian Charriere, Julien Creuzet et Lili Reynaud Deware.
© Jean-Michel Sicot

Paris. Le prix Marcel-Duchamp s’est donné pour mission, depuis sa création par l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf) en 2000, de rendre compte de la diversité et de la vitalité de la scène artistique française, à travers la nomination de quatre artistes parmi lesquels est élu un lauréat. Le jury de cette 21e édition était composé du nouveau président et directeur du Centre Pompidou, Xavier Rey, de Claude Bonnin, devenu, cette année, président de l’Adiaf, de Yan Shiji, fondateur du Red Brick Art Museum de Pékin, d’une représentante de l’association Marcel-Duchamp, de la nouvelle directrice générale de la Collection Pinault, Emma Lavigne, et de deux collectionneurs.

Si la sélection reflète, en les incarnant, des tendances clairement identifiables qui ont cours dans l’art contemporain, la proposition d’Isabelle Cornaro (née en 1974) est sans doute la plus inclassable. On a pu voir cet été une exposition de ses œuvres vidéo à la Fondation Pernod Ricard (qui lui attribua son prix ex aequo en 2010). Mais de cette artiste conceptuelle, représentée par la galerie Balice Hertling, on connaît surtout les installations sculpturales, dont les volumes géométriques constituent des transpositions de peintures classiques. Cette ancienne historienne de l’art, spécialiste du maniérisme du XVIe siècle, met les objets en perspective pour mieux interroger notre façon de les regarder et de les convoiter. Ici, une composition de quadrilatères horizontaux et verticaux sert de socle à des fragments, certains manufacturés, d’autres organiques, dans une scénographie jouant sur les codes de l’architecture et des affichages commerciaux et qui brouille les rapports d’échelle et les registres. Deux vidéos complètent le dispositif, l’une d’elles, Eyesore, prenant la forme d’une animation aux allures de récit de science-fiction dans laquelle les personnages mutent de façon mystérieuse.

Sur fond de préoccupations environnementales

Le Poids des ombres, le projet de Julian Charrière (né en 1987), témoigne de l’intérêt croissant de nombreux artistes contemporains pour les enjeux environnementaux. Formé à l’Institut für Raumexperimente d’Olafur Eliasson à Berlin, représenté, entre autres, par la galerie Sean Kelly, Julian Charrière applique au domaine de l’art une démarche d’explorateur scientifique. Ces installations, qui utilisent souvent des matières organiques, mettent en évidence les liens entre l’homme et son environnement. Celle qui est exposée au Centre Pompidou mêle sculptures et vidéo. Le carbone, de sa libération dans l’atmosphère à sa transformation en diamant, offre une métaphore qui relie les têtes de forage monstrueuses et les images de neige souillée. Plongée dans une semi-obscurité, la pièce confronte la brutalité monumentale des engins pétroliers avec la fragilité de l’écosystème, suggérée par une projection en plan fixe sur un écran inframince suspendu à des filins (Pure Waste). La scène évoque celle du viol symbolique de la Terre, mais ouvre sur un geste de réconciliation qui restitue les diamants au glacier.

À partir de son, d’images, de matières recyclées, de références bibliographiques, usant du collage et de l’assemblage, c’est une installation complexe qu’a conçue Julien Creuzet (né en 1986), diplômé du Fresnoy – Studio national des arts contemporains en 2013. « Il s’agit d’accepter l’idée que l’opacité puisse constituer un parti pris esthétique légitime », relève le texte de la rapporteuse de son travail, Maboula Soumahoro, inclus en clin d’œil dans sa présentation même, comme si l’artiste en révélait le mode d’emploi. À la fois hommage au musicien, sémioticien et philosophe Jacques Coursil et évocation d’une histoire coloniale qu’il relie au présent, l’œuvre protéiforme de Julien Creuzet, représenté par la galerie High Art, procède par hybridation. Cette pratique qui contient – en les contaminant – toutes les autres finit par former un vaste paysage coloré, dont on devine qu’il est potentiellement toxique.

Sur les traces de Pasolini

Du New Museum of Contemporary Art de New York (2014) à la Bourse de commerce Fondation Pinault (2021), le travail de Lili Reynaud Dewar, soutenue par la galerie Clearing, a fait l’objet de nombreuses présentations dans les musées et dans les biennales internationales. On l’identifie tout particulièrement à la série de vidéos entreprise à partir de 2011 qui la montrent, nue, le corps couvert de pigment noir ou rouge, danser en silence dans des lieux d’exposition déserts où elle est invitée, entre critique institutionnelle et dénonciation du voyeurisme. Cette fois-ci, l’artiste a profité de sa résidence à la Villa Médicis pour commencer le tournage de Rome, 1er et 2 novembre 1975, un ensemble vidéo qui revient sur la mort du cinéaste et poète Pier Paolo Pasolini, dans un simulacre de reconstitution chorale [voir ill.]. Une série d’entretiens filmés avec chacun des acteurs du drame fait écho à la scène du crime, mêlant ainsi l’histoire et les trajectoires individuelles, le politique et le privé, la sociologie et la biographie, dans une juxtaposition qui esquisse le portrait d’une communauté tout en laissant le champ libre à l’interprétation.

Lili Reynaud Dewar, Rome, 1er et 2 novembre 1975, 2019-2021, installation vidéo, 4 projections, couleur, son, durée: 35’16’’, vue de l’exposition Prix Marcel Duchamp 2021 au Centre Pompidou, Paris. © Centre Pompidou, 2021, Photo Bertrand Prévost © ADAGP
Lili Reynaud Dewar, Rome, 1er et 2 novembre 1975, 2019-2021, installation vidéo, 4 projections, couleur, son, durée: 35’16’’, vue de l’exposition Prix Marcel Duchamp 2021 au Centre Pompidou, Paris.
© Photo Bertrand Prévost / Centre Pompidou © ADAGP 2021
Prix Marcel Duchamp 2021, les nommés,
jusqu’au 3 janvier 2022, Centre Georges Pompidou, galerie 4, niveau 1, Place Georges-Pompidou, 75004 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°576 du 29 octobre 2021, avec le titre suivant : Prix Marcel-Duchamp : une promotion emblématique de la scène contemporaine

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