Vendredi 23 février 2018

Musées : le dessin commence enfin à sortir des réserves

Des dizaines de milliers d’œuvres à découvrir

Le Journal des Arts

Le 21 octobre 2009

Le dessin est sorti du semi-oubli des réserves. Les musées aménagent des espaces qui leur sont consacrés, les fonds sont étudiés, les expositions temporaires se multiplient. Mais l’effort de mise en valeur est loin d’être achevé, et un grand travail d’information du public reste à faire.

"Pour bien faire, les dessins ne devraient pas être exposés du tout !" La formule est de Claudie Judrin, conservateur en chef du Musée Rodin. Elle résume bien l’ambiguïté du statut des arts graphiques. Leur fragilité et leur nombre imposent leur réclusion dans les réserves. Et tout le paradoxe réside dans le devoir de léguer aux générations futures des collections en bon état, alors que la vocation du musée est aussi d’être un lieu d’exposition. Cette "mise au secret" nécessaire des fonds d’arts graphiques a contribué à en faire l’apanage d’amateurs éclairés, le bien d’une élite. Ces dernières années, les musées français ont pourtant beaucoup œuvré pour sortir leurs dessins de l’anonymat. Mais la mise en valeur des fonds est loin d’être accomplie Elle dépend souvent de la compétence et de la bonne volonté des conservateurs et, bien sûr, des moyens dont disposent les institutions.

Comptes et décomptes
Les collections françaises en sont encore à se compter. À la Bibliothèque nationale de France, où il n’y a pas de conservateur vraiment spécialisé, on compte environ 100 000 dessins, souvent exceptionnels. Le nombre est considérable, mais somme toute modeste par rapport à la richesse du département des Estampes et Photographies qui les conserve : quelque 15 millions de pièces ! Leur dénombrement est encore aléatoire, ce qui oblige les conservateurs à fournir des chiffres "à la louche". Une nomenclature informatisée se met cependant peu à peu en place, depuis 1985. Au Louvre, le travail est nettement plus avancé. La saisie informatique des références des 130 000 pièces du département des Arts graphiques vient de s’achever. Une campagne photographique de saisie de toutes les œuvres est en cours, ainsi que leur numérisation. Et, en 1999, les microfilms actuels apparaîtront comme archaïques. Le but est d’offrir une base textes-images complète, interrogeable à distance. Des programmes similaires sont engagés à l’École nationale supérieure des beaux-arts, à Rennes ou à Lille, qui entrent progressivement leurs fonds sur le futur réseau Micromusée. Mais nombre de musées, surtout en province, n’ont que très récemment dépassé le stade de la découverte de leurs propres collections. "À l’heure actuelle, commente Barbara Brejon, attachée de conservation au Palais des beaux-arts de Lille, les conservateurs s’intéressent davantage à leurs dessins. Ils étaient sans doute un peu effrayés par leur fonds. Le nombre peut être impressionnant, et le dessin ne parle pas autant qu’une peinture à quelqu’un qui n’est pas vraiment spécialisé."

10 000 pièces à Orléans
Le Musée des beaux-arts d’Orléans est un bon exemple. Il a à peine fini de dépoussiérer son Cabinet d’Art graphique. Ses 10 000 pièces, parmi lesquelles 3 000 dessins romantiques – une exposition leur sera consacrée en septembre – et une remarquable série de pastels, en font pourtant l’une des plus belles collections du pays. "Nous avons un beau fonds qui est resté assez méconnu, explique Éric Moinet, son directeur. Surtout parce qu’il n’y avait pas de conservateur spécialisé qui ait pu s’atteler à le mettre en valeur." Le musée compte jouer cette carte pour faire parler de lui. Les étudiants des beaux-arts ont été mis à contribution pour participer à l’audit d’une collection trop longtemps "laissée en jachère". Au Musée Rodin, quelque 7 200 dessins du maître étaient entassés en vrac dans les tiroirs d’une commode. En prendre un faisait courir le risque d’en déchirer ou d’en abîmer d’autres... Le travail d’inventaire – cinq gros volumes sur papier et un thesaurus – a pris une vingtaine d’années. Il a fallu trier, confronter, dater, enregistrer, le cas échéant restaurer, cadrer... et traquer les faux. Paradoxalement, les choses sérieuses commencent peut-être à la fin de ce travail. "C’est une fois que j’en ai eu fini avec l’inventaire, dit le conservateur, que j’ai pu vraiment commencer à travailler sur l’œuvre de Rodin !"

Se faire présenter les dessins
Il est tout à fait possible de se faire présenter les dessins du Musée Rodin sur rendez-vous. Mais l’opération n’est pas franchement commode puisqu’une bonne part du fonds est conservée dans le bureau même de Claudie Judrin... en attendant la construction d’un véritable Cabinet des dessins. Dans la plupart des musées, une salle de consultation est à la disposition des visiteurs qui veulent étudier les œuvres de visu. Elle n’est généralement ouverte qu’aux chercheurs ou aux collectionneurs. Le Louvre – dont les collections d’arts graphiques sont hébergées au 101 rue de Rivoli jusqu’en 1998 – et la Bibliothèque nationale de France ont des vocations plus universelles : tout le monde a accès aux collections. Mais même lorsqu’elles sont ouvertes à tous, les consultations attirent principalement un public d’érudits, qui s’accroît néanmoins. "La demande est de plus en plus forte, commente Emmanuelle Brugerolles, conservateur à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Et il y a un effet boule de neige. Les professeurs d’université, par exemple, donnent davantage de sujets sur les dessins." Progressivement, les arts graphiques quittent l’intimité des cabinet de dessins pour investir les salles des musées. Depuis longtemps, le Louvre en expose de façon régulière, entretenant une tradition qui remonte à l’an V de la République (1797). Depuis les années quatre-vingt, des institutions toujours plus nombreuses lui ont emboîté le pas. Et le dessin n’est plus considéré seulement comme le complément d’une présentation de peintures ou de sculptures. Si le récent retour en grâce du dessin explique en partie ce regain, d’aucuns n’hésitent pas à ajouter que les coûts d’assurance, bien moindres que pour les peintures et les sculptures, n’y sont pas pour rien... Avantage des expositions temporaires, elles donnent aussi l’occasion de publier un catalogue – état de la connaissance des fonds –, malheureusement souvent trop scientifique et un peu rébarbatif pour le grand public.

Nouvelles salles spécialisées
Depuis quelques années, les musées se sont également équipés de salles permanentes pour les arts graphiques. Les œuvres y sont exposées par roulement. Le Louvre leur consacre trois espaces – un quatrième sera ouvert à la fin de l’année –, répartis au fil de la visite des peintures. De tels lieux se retrouvent aussi à Orléans, Bayonne, Besançon, Lille (en juin), au Musée Paul-Dupuy de Toulouse... Mais ces salles sont d’une capacité relativement limitée : de 20 à 60 dessins en moyenne. Laurent Salomé, conservateur du Musée des beaux-arts de Rennes, compte ouvrir une salle spécialisée cette année. Il reconnaît ses limites : "Notre collection est de très grande qualité. Nous axons donc beaucoup notre politique autour d’elle, dans la mesure de nos moyens. Mais les dessins mériteraient une vraie galerie d’art graphique." Et de calculer qu’en organisant trois accrochages d’une cinquantaine de dessins par an, il lui faudrait vingt-trois ans pour exposer les 3 600 pièces du fonds... Les exigences de conservation des dessins, et des travaux sur papier en général, sont à l’origine d’une bonne partie des difficultés rencontrées. Trop de pièces ont été irrémédiablement abîmées au XIXe siècle pour être restées trop longtemps exposées en pleine lumière ! Les conditions optimales aujourd’hui admises sont une température de 18° C, une humidité relative de 55 % et une lumière froide d’une intensité maximale de 50 lux. "Les effets de la lumière sont cumulatifs", explique Corinne de Bitouzé, conservateur à la Bibliothèque nationale de France. Il en résulte que la durée d’exposition doit être limitée à trois mois – six pour les pastels – tous les cinq ans.

Dessin et "Arts premiers"
Si la science ne peut plus grand chose pour les conditions d’exposition, il n’en est pas de même pour les travaux de restauration. Récupérer un papier jauni semble toujours difficile. En revanche, les oxydations et certaines taches d’humidité peuvent parfois être supprimées. Et remettre à plat un dessin froissé est une opération envisageable. De toute façon, la restauration concerne essentiellement le support et très peu le dessin lui-même. Plus le papier est récent, plus il est fragile. Le travail sur les encadrements (en utilisant des papiers neutres), décollage des vieux albums et renouvellement des anciens cadres, constitue actuellement l’essentiel de la tâche. Dans le projet du Grand Louvre, le département des Arts graphiques aura gagné un atelier de restauration, mais aussi perdu son espace d’exposition... Le projet présidentiel d’installation d’une antenne du futur Musée des Arts premiers dans le palais parisien devrait se réaliser sur l’un des rares sites non encore en travaux, justement prévu pour les expositions temporaires de peintures et de dessins. Françoise Viatte, conservateur général en charge du département, s’en désole bien évidemment, mais ne désarme pas : "Nous ne baissons pas les bras, mais l’ouverture vers le public sera plus difficile." Ses projets de salle d’actualité, son travail pédagogique risquent d’en pâtir, en attendant de pouvoir dénicher les 300 m2 manquants. Car malgré les progrès récents, la redécouverte du dessin est un travail de longue haleine. "Le dessin intimide encore", estime Françoise Viatte. Et si le grand public est au rendez-vous, il a souvent besoin de repères. Ne serait-ce que se faire expliquer ce qu’est un dessin, la différence avec une gravure, etc. La vulgarisation en est encore à ses débuts. Les conservateurs doivent maintenant entretenir l’intérêt, au-delà de l’attrait de la nouveauté. Comme le résume Françoise Viatte, "il ne suffit pas d’accrocher des dessins aux murs pour que les gens viennent !"

Des acquisitions discrètes
Les collections françaises de dessins continuent de s’agrandir grâce aux dons et dations, mais aussi par des achats réguliers. Les acquisitions se font le plus souvent au coup par coup, selon les opportunités. Le Palais des beaux-arts de Lille a par exemple acquis environ 300 dessins depuis dix ans. \"Mais pas de dessin majeur\", regrette son attachée de conservation Barbara Brejon. Le Musée Rodin n’achète que trois ou quatre dessins par an. Orléans a une politique active de complément de ses collections. Il s’est offert récemment des pastels de Chardin et de Quentin La Tour. Du côté des musées nationaux, le Musée du Louvre se taille la part du lion. En théorie, l’accroissement de ses fonds devrait être d’un millier de pièces tous les dix ans, incluant les dessins du Musée d’Orsay qui y sont déposés. En mars 1996, l’arrivée des 1 000 dessins de l’ensemble du fonds de l’architecte Brongniart (le \"père\" de la Bourse) – dation pour une partie, achat avec aide du Fonds du patrimoine pour le reste – a faussé ces statistiques. Y sont notamment entrés l’année dernière, un dessin italien de la fin du XVIe siècle, une petite étude de Prud’hon, une Adoration des bergers de Noël Hallé (1711-1781), une miniature du XVIe siècle de l’Anglais Nicolas Hilliard.... Bien sûr, il y a eu \"quelques ratés\", des achats manqués en ventes publiques. Même après l’obtention des crédits. Mais fortes de leur richesse, et en raison de moyens relativement limités, les collections françaises restent plutôt discrètes. Comme le note l’expert et galeriste parisien Bruno de Bayser : \"Pour nous, les musées français sont un petit marché. 70 % de ce que nous vendons part dans des collections américaines !\"

Les principales expositions de dessin
- Au Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon (tél. 03 81 82 39 89), accrochage de dessins de paysages français du XVIIe siècle, jusqu’au 19 mai, et du XVIIIe siècle à partir du 28 mai.
- Au Musée Condé du château de Chantilly (tél. 03 44 57 03 62), des dessins italiens de la Renaissance, jusqu’au 29 mai.
- Au Musée Paul-Dupuy, Toulouse (tél. 05 61 22 21 83) : "Dessins et portraits gravés de François de Troy (1645-1730)", du 7 avril au 7 juillet.
- Au château de Versailles (tél. 01 30 84 74 00), du 15 avril au 13 juillet : "Versailles, trois siècles de pastels" (inédits).
- Au Musée des beaux-arts d’Orléans (tél. 02 38 53 39 22), un accrochage de dessins d’Aignan-Thomas Desfriches (1715-1800), du 26 avril à fin juillet, et surtout, en septembre, "Le temps des passions", l’exposition d’une centaine de dessins romantiques français.
- Au Musée du Louvre, à Paris (tél. 01 40 20 52 06) : "La politesse du goût", dessins de la collection Dezallier d’Argenville, du 6 juin au 25 août.
- Au Musée municipal d’art moderne de Céret (tél. 04 68 87 27 76), "Dessins et papiers collés de Picasso (1911-1913)", du 29 juin au 31 août.
- Pour sa réouverture, début juin, le Musée des beaux-arts de Lille (tél. 03 20 06 78 00) expose une cinquantaine de dessins français du XIXe et 120 dessins italiens du XVe au XVIIIe siècle.
- Au Musée municipal de l’Évêché de Limoges (tél. 05 55 34 44 09), "Miniatures et dessins dans les collections du musée", de la mi-juin à la mi-septembre.
- À l’Institut néerlandais de Paris (tél. 01 53 59 12 40), "Dessins de Rembrandt et son école", à partir du 2 octobre.
- À l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (tél. 01 47 03 50 00), "Dessins de Géricault", en novembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°35 du 4 avril 1997, avec le titre suivant : Musées : le dessin commence enfin à sortir des réserves

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