Marc Chagall un amour de France

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 21 janvier 2013 - 1821 mots

Alors que se termine l’exposition de Roubaix, le Musée du Luxembourg à Paris et le Kunsthaus de Zurich rendent un nouvel hommage à l’artiste qui n’a jamais caché son attachement à sa terre d’élection : la France.

Au mythe du Juif errant dont il a brossé une sorte de portrait universel en 1925, la vie et l’œuvre de Marc Chagall (1887-1985) font irrésistiblement écho. Au cours du XXe siècle, le peintre n’a cessé d’être dans un mouvement, porté tantôt par l’envie d’aller à la découverte de situations artistiques dont il savait pouvoir tirer bénéfice, tantôt par les tristes événements qui agitent le monde, l’entraînant dans une fuite éperdue de sa propre personne. La biographie de l’artiste ne peut faire abstraction de ses relations avec la France. S’il la découvre tout d’abord au prétexte de séjours d’études, il vient s’y installer au début des années 1920 pour y demeurer de manière définitive, outre son exil aux États-Unis au moment de la Seconde Guerre mondiale.

À Paris, dans l’effervescence de la Ruche
C’est à Max Vinaver, député à la Douma, par ailleurs collectionneur et mécène, que Chagall doit d’avoir pu faire son premier voyage en France en août 1910. La bourse de quatre ans qu’il lui accorde lui permet de l’envisager sur la durée, et c’est avec excitation qu’il s’y rend. « J’aspirais à voir de mes propres yeux ce dont j’avais entendu parler de si loin : cette révolution de l’œil, cette rotation des couleurs… », confiera-t-il plus tard, se rappelant l’époque où il vivait à Vitebsk.

À Paris, Chagall – qui retrouve notamment Léon Bakst dont il a suivi l’enseignement à Saint-Pétersbourg – séjourne à Montparnasse. Aussitôt il déambule dans la capitale, fasciné par cette « lumière-liberté » qui, selon lui, en fait la marque. Au Louvre, tout lui paraît « d’un goût net de mesure, de clarté, d’un sens précis de la forme, d’une peinture plus peinte même dans les toiles des artistes secondaires ». Les paysages et les figures de Delacroix, Cézanne, Manet, Monet, Seurat, Renoir et Van Gogh, mais aussi le fauvisme l’attirent « comme un phénomène de la nature », dit-il. Il développe alors un nouveau langage pictural aux tons plus vifs, comme l’attestent Le Père et Vieil Homme barbu (1910).

Cette première période parisienne est déterminante parce qu’il y fait la connaissance de Delaunay, Gleizes, Léger, Lhote, Cendrars, Max Jacob, d’Apollinaire, etc. Son art se nourrit des exemples formels et chromatiques du cubisme et du futurisme, que l’on peut voir dans une « explosion lyrique totale », selon l’expression d’André Breton. Installé à la Ruche, Chagall réalise différentes œuvres importantes : son célèbre Hommage à Apollinaire, témoignant d’un goût certain pour la géométrisation, À la Russie, aux ânes et aux autres, qu’il présentera en 1912 au Salon des indépendants, et un étrange Autoportrait aux sept doigts (1912-1913). Avec Naissance (1911), Adam et Ève (1912) et Le Violoniste (1912-1913), ce sont là autant de peintures qui actent la recherche d’un style syncrétique entre ses souvenirs de Russie imprégnés de sa culture hassidique et un traitement plastique influencé par les mouvements d’avant-garde occidentaux.

La découverte du sud de la France en 1926
Au printemps 1914, Chagall se rend à Berlin pour exposer en groupe dans la galerie Der Sturm d’Herwarth Walden. Fort du succès que rencontre son travail, celui-ci lui organise à l’été sa première exposition personnelle. Sitôt après le vernissage, Chagall décide de faire étape à Vitebsk, mais la guerre qui éclate l’y retient sans qu’il puisse retourner en France. Il accueille la révolution de 1917 avec entrain, s’investissant dans sa ville jusqu’à la création d’une école des beaux-arts, inaugurée en janvier 1919. Mais comme il ne tarde pas à se heurter à Malevitch invité à y enseigner, Chagall décide de quitter Vitebsk pour Moscou puis, confronté à un régime de plus en plus réactionnaire, retourne à Berlin durant l’été 1922. Quoiqu’il y bénéficie toujours d’une solide notoriété, Chagall ne s’y plaît pas vraiment. Il n’a que Paris en tête. Il arrive dans la capitale dès le 1er septembre.

La rencontre qu’il fait alors avec l’éditeur Ambroise Vollard est l’occasion pour lui de s’adonner à l’art de l’illustration. L’ensemble de gravures qu’il effectue pour Les Âmes mortes de Gogol (1923-1925) en est un éclatant témoignage. Logeant dans un atelier rue d’Orléans, le peintre ressent l’irrésistible besoin de se réapproprier son passé et exécute quelques versions nouvelles d’œuvres de jeunesse. Approché pour intégrer le mouvement surréaliste naissant, il décline en  prétextant vouloir « un art de la terre, non de la tête seulement ». La nature, le paysage et la lumière sont pour lui primordiaux. Il séjourne de bon gré chez l’un, chez l’autre, à la campagne, et son œuvre se charge d’une iconographie volontiers pastorale et florale. En 1926, l’artiste découvre le sud de la France, y passe la plupart de son temps et se laisse complètement séduire par la lumière et la végétation.

Au fil du temps, Chagall enchaîne les expositions, multiplie les illustrations, parcourt la France en tous sens. S’il fait de nombreux voyages à l’étranger au début des années 1930, à chacun de ses retours, il ne cesse de partager son temps entre Paris et la province, toujours poussé à vivre au plus près de la nature. Son travail d’illustration, notamment autour des thèmes du cirque, de la Bible ou des Fables de La Fontaine, l’occupe pleinement. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le climat de souffrance et de détresse qui contamine petit à petit l’époque infléchit son style vers une forme expressionniste plus instinctive. Face à la politisation accrue, Chagall accomplit une nouvelle formulation du thème de La Révolution (1937), occasion de railler le régime soviétique alors même qu’il a enfin obtenu la nationalité française. Cette année-là, en Allemagne, Chagall voit toutes ses toiles décrochées des musées par le régime nazi, et trois d’entre elles exhibées lors de l’exposition « L’Art dégénéré ».

La guerre entamée, il est invité à se rendre en Amérique et débarque à New York au printemps 1941. Il y rejoint toute la colonie surréaliste, elle-même en exil, poursuivant son travail dans tous les domaines. À l’automne 1944, le brutal décès de sa femme le retenant près de sa fille, toute idée de retour en France s’éloigne encore une fois. Mais en 1947, quand le Musée d’art moderne rouvre ses portes à Paris en lui consacrant un hommage, il y retrouve tous ses amis, et l’envie de rester ne le quitte plus.

À Paris, à Reims, à Vence… Chagall n’arrête pas
Bientôt de nouveau happé par le Sud, suite à l’invitation de l’éditeur Tériade, qui habite Saint-Jean-Cap-Ferrat, de travailler à une illustration du Décaméron de Boccace, Chagall jette son dévolu sur une maison près de Vence où il se pose début 1950. Au cours des deux décennies à venir, il touche à toutes sortes de créations nouvelles : peinture monumentale, céramique, sculpture, vitrail, mosaïque, tapisserie… il n’arrête pas. À Paris, il passe son temps chez Mourlot, qui a relancé et rénové la technique de la lithographie ; à la demande d’André Malraux, il crée un nouveau décor pour le plafond de l’Opéra.

À Reims, il travaille avec Charles Marq, l’un des meilleurs maîtres verriers du moment, qui résout tous les problèmes que pose l’immense richesse de la palette du peintre. À Vence, il est dans l’atelier de poterie de Serge Ramel et exécute tout d’abord des plats de style provençal pour développer ensuite toute une œuvre à sa manière : vases et petits sujets en terre cuite peinte aux motifs variés tels que Femme au bain, Fiancés, Paysan au puits, etc. Passionné d’art roman, Chagall multiplie bas-reliefs et sculptures en ronde-bosse, déclinant thèmes bibliques, figures de nus et couples à l’instar de la peinture. Sa sculpture est forte d’une mémoire figurée qui renvoie aux temps premiers d’un art primitif dont les personnages ou les animaux font bloc avec le matériau. Elle témoigne surtout d’un attachement à la terre qui ancre son œuvre au poids d’une tradition séculaire.

Alors que, installé dans le petit village de Saint-Paul, il a fait don de son Message biblique en 1966 et qu’un grand « Hommage à Marc Chagall » lui est rendu en 1969 au Grand Palais, est posée à Nice la première pierre d’un musée national spécialement consacré à cette donation. À l’occasion, il réalise une grande mosaïque en façade qui reprend le thème de la pâque juive qui avait tant marqué son enfance.

Plus il avance en âge, plus il est réclamé, jusqu’au gouvernement russe qui lui adresse une invitation officielle. C’est que l’œuvre de Marc Chagall est simple, directe et chaleureuse. Ce qui la qualifie relève d’une forme d’humanisme universel qui tient à sa passion et à son assimilation de la culture occidentale. Si son art manifeste sa religion et son héritage hassidique judéo-russe, il fait surtout l’éloge d’un amour de France auquel il tenait plus qu’à tout.

Chagall, un musée pour un message

À l’instar des Grandes Décorations des Nymphéas, dont Claude Monet fit don en 1922 et que l’État français installa avec son accord et sur ses consignes à l’Orangerie des Tuileries, le Message biblique, que Marc Chagall donna en 1966, bénéficie pareillement depuis 1973 d’un lieu propre, à Nice, tel que l’a voulu l’artiste. Mieux, dès lors que la décision fut prise de lui construire un bâtiment, lequel a été confié à l’architecte André Hermant, le peintre ajouta à la donation initiale tout le travail préparatoire et différentes autres œuvres. Quelque trois cents pièces ont ainsi rejoint la première donation : les gouaches de la Bible de 1931, les cent cinq gravures de la Bible ainsi que les cuivres, une importante collection de lithographies, dont les deux suites bibliques issues de la revue Verve, cinq sculptures et une céramique.

Il y a quarante ans, un Musée national Message biblique
Monographique et thématique, suivant le souhait de l’artiste lui-même, le « Musée national Message biblique » mettait ainsi en valeur la dimension exclusivement spirituelle et religieuse de son art. Simultanément, Marc Chagall souhaita que l’on y crée un auditorium pour lequel il réalisa des vitraux, peignit l’intérieur du couvercle d’un clavecin et veilla à l’organisation régulière de concerts. De plus, il dessina lui-même le jardin et y élabora un programme très précis de plantations de fleurs. Bref, un musée comme une œuvre d’art totale.
Avec le temps, mais surtout avec la dation faisant suite à la disparition de l’artiste en 1985, le musée s’enrichit d’une importante quantité d’œuvres le transformant, au-delà de la seule et unique direction biblique, en un « Musée national Marc-Chagall », plus largement ouvert à toutes les facettes de sa création. En 2013, l’année de ses 40 ans, l’institution niçoise peut s’enorgueillir de disposer ainsi d’un ensemble unique en son genre qui témoigne, outre de la force de l’attachement de Chagall à son pays d’adoption, de l’enchantement de son monde, de la fantaisie de son imaginaire et de l’audace de ses résolutions plastiques.

Autour de Chagall

Informations pratiques.

- « Chagall entre guerre et paix », du 21 février au 21 juillet. Musée du Luxembourg à Paris. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h 30. Tarifs : 11 et 7,5 €. www.museeduluxembourg.fr

- « Chagall. Maître de la modernité », du 8 février au 12 mai. Kunsthaus de Zurich. Ouvert du samedi au mardi de 10 h à 18 h et du mercredi au vendredi de 10 h à 20 h. Tarifs : 18 et 14 €. www.kunsthaus.ch

- « Chagall et le livre », jusqu’au 11 février. Musée national Chagall. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 17 h. Tarifs : 7,5 et 5,5 €. www.musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/chagall/

Voir la fiche de l'exposition : Marc Chagall et le livre

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°654 du 1 février 2013, avec le titre suivant : Marc Chagall un amour de France

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