Galerie - Musée

Ryback, un moderne ukrainien et juif

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 22 mai 2022 - 635 mots

PARIS

Le Minotaure et Alain Le Gaillard offrent de faire découvrir cet artiste méconnu de l’avant-garde est-européenne.

Issachar Ber Ryback (1897-1935), série Pogrom, 1919-1921, crayon, encre de Chine et gouache sur papier, 35 x 45 cm. © Archives Galerie Le Minotaure
Issachar Ber Ryback (1897-1935), crayon, encre de Chine et gouache sur papier, 35 x 45 cm, série Pogrom, 1919-1921.
© Archives Galerie Le Minotaure

Paris. Pour le grand public, il n’existe qu’un artiste juif au XXe siècle : Chagall (1887-1985). Ses fables, qui dessinent un village juif ancré dans ses traditions, laissent peu de place aux autres créateurs. L’exposition organisée conjointement par les galeries parisiennes Le Minotaure et Alain Le Gaillard, en collaboration avec le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et le Musée de Bat-Yam en Israël, fait découvrir un autre peintre important de l’avant-garde juive, Issachar Ber Ryback (1897-1935). Une proposition qui prend aujourd’hui une valeur symbolique : Ryback est né à Elisavetgrad, une ville alors dans l’Empire russe devenue Kropyvnytskyï en Ukraine. Il partageait avec les artistes venant de cette partie de l’Europe orientale, sans aucune distinction nationale, les mêmes préoccupations esthétiques.

La « renaissance juive »

La singularité de Ryback est d’avoir participé à ce que l’on nomme la « renaissance juive ». De fait, l’émancipation qui se produit au XIXe siècle en Russie permet l’émergence d’artistes dont les critères plastiques ne sont plus dictés par leur croyance. Ensemble, ils s’engagent dans un mouvement qui explore non seulement les racines religieuses de l’art juif, mais également ses origines folkloriques et populaires. Pour autant, la question de l’identité, qui reste primordiale pour Ryback, l’oblige à synthétiser en un mélange étonnant sa propre culture et les inventions formelles de son temps. Ainsi, à ses débuts, après une formation à l’école des beaux-arts de Kiev, l’artiste est envoyé par la Société d’histoire et d’ethnographie hébraïque parcourir avec El Lissitzky les villages juifs – de Biélorussie et d’Ukraine – afin de faire des croquis à partir des stèles funéraires et des peintures des synagogues (voir Lion, 1917-1918).

Puis, en 1918, Ryback participe à la fondation de la Kultur-Lige, une association sociale d’ouvriers juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie. Sa production picturale continue à se nourrir de ses souvenirs ; des saynètes, inspirées par l’art populaire, naïf et poétique à la fois, décrivent la vie quotidienne de son bourg. Une scène de mariage, l’atelier d’un tailleur, un colporteur qui marche parmi des maisonnettes qui tanguent forment un ensemble de trente lithographies réunies sous le titre « Shtetl » (petite ville). Ailleurs, la réalité tragique d’une minorité toujours menacée est dépeinte dans la série « Pogroms » (1919-1921, [voir ill.]).

Dans un style cubo-futuriste

D’autres pans de l’activité de Ryback exposés ici sont ses projets pour les décors du théâtre juif ou les magnifiques illustrations de trois livres de contes de fées pour les enfants en yiddish, conçues en collaboration avec l’écrivaine Miriam Margolin-Yebin.

Cependant, la partie la plus spectaculaire de cette œuvre est celle où Ryback, grâce à l’enseignement d’Alexandra Exter, traite des thèmes inspirés par l’iconographie hébraïque dans un style cubo-futuriste. La Vieille femme et la chèvre (1918-1923) ou Aleph-Beth (1920) incluent non seulement des éléments tirés de chansons ou de comptines en yiddish – la chèvre, par exemple – mais avant tout des lettres. Celles-ci peuvent faire partie de l’œuvre ou n’apparaître qu’en rappel, telle une silhouette métamorphosée en élément cubiste. Si le mysticisme juif se fonde sur les significations cachées qu’on attribue aux lettres, ces dernières permettent surtout de développer des motifs géométriques, un processus que Ryback va utiliser fréquemment.

Rares sont les occasions de voir les œuvres de cet artiste surprenant, car nombre d’entre elles ont été perdues pendant la guerre et sa collection personnelle, conservée par sa veuve, a été donnée au Musée de Bat-Yam en Israël.

En ventes publiques, elles sont estimées dans une fourchette de prix compris entre 10 000 et 100 000 euros. Le dernier record pour cet artiste est de près de 200 000 dollars pour l’huile sur toile intitulée Pogrom, vendue chez Christie’s en 2006. Les prix affichés en galerie s’étendent quant à eux de 3 000 à 200 000 euros.

Issachar Ber Ryback,
jusqu’au 4 juin, galeries Le Minotaure, 2, rue des Beaux-Arts, et Alain Le Gaillard, 19, rue Mazarine,75006 Paris ; jusqu’au 31 décembre, Mahj, hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°589 du 13 mai 2022, avec le titre suivant : Ryback, un moderne ukrainien et juif

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