Dimanche 28 février 2021

Art moderne

XXE SIÈCLE

Chagall en toute transparence

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 2 février 2021 - 887 mots

METZ

Le vitrail a permis au peintre de donner la pleine mesure de son art de la couleur et de la luminosité, associé à son sens du sacré. Le Centre Pompidou-Metz en livre une belle démonstration.

Vue de l'exposition "Chagall. Le passeur de lumière". © Centre Pompidou-Metz / Photo Didier Boy de la Tour. © Adagp, Paris, 2020
Vue de l'exposition "Chagall. Le passeur de lumière".
© Adagp, Paris, 2020

Metz. Faire entrer le vitrail, cette discipline artistique que l’on associe à l’espace immense des cathédrales, dans un centre d’art contemporain n’était pas une mince affaire. L’entreprise était d’autant plus compliquée que Marc Chagall (1887-1937), boulimique de travail, ne refuse aucune commande et a opéré dans des lieux aussi éloignés que Sarrebourg (Moselle) ou Reims (Marne), New York ou Jérusalem. Si l’exposition du Centre Pompidou-Metz est une réussite, c’est grâce à une présentation précise et documentée qui « éclaire l’histoire de chaque commande dans le contexte de la reconstruction et d’un renouveau de l’art sacré après la Seconde Guerre mondiale », écrit la commissaire Elia Biezunski.

Chagall participe ainsi à la restauration des grandes cathédrales françaises endommagées pendant les deux guerres mondiales : Metz avec des épisodes de l’Ancien Testament (1959-1968) ; Reims, où il conçoit en 1974 les trois vitraux de la chapelle absidiale dans un bleu saturé.

Ce renouveau est impulsé par le Père dominicain Marie-Alain Couturier, rencontré par Chagall durant son exil à New York. Ce dernier, nourri d’une connaissance profonde de l’art du XXe siècle, dénonce la pauvreté esthétique de l’art religieux de l’époque et fait appel à des artistes majeurs : Fernand Léger, Jacques Lipchitz, Germaine Richier et Chagall, pour décorer l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce sur le plateau d’Assy (Haute-Savoie). Le peintre juif y réalise la décoration pour le baptistère de l’église, soit une céramique murale, deux sculptures et deux vitraux inspirés par les Psaumes.

L’art des peintres-verriers

Pour Assy (1957), comme pour le projet avorté de Vence, Chagall hésite avant de se lancer dans la décoration d’un lieu de culte chrétien et demande conseil à des personnalités importantes du monde juif. Afin de justifier ces interventions, l’artiste insiste à la fois sur l’aspect œcuménique de son travail et sur son attachement à la tradition juive. Un syncrétisme qui transforme art religieux en art sacré.

En toute logique, c’est le décor de la cathédrale de Metz – dont on fête cette année les 800 ans – qui est étudié ici en détail. Pour Chagall, il s’agit du premier ensemble monumental réalisé en collaboration avec l’atelier Simon-Marq, atelier de peintres-verriers à Reims dont on connaît l’importance, capitale, dans la fabrication des vitraux. De fait, Charles Marq et Brigitte Simon, aptes à traduire les intuitions de Chagall, prêts à adapter leur pratique à ses exigences, deviendront des participants actifs pour toutes les commandes qui lui seront confiées. L’artiste intervient tout au long du processus, essentiellement dans le choix des verres et le tracé des plombs qui étaient pour lui « les os de la verrière ». Puis, avant la cuisson finale, il apporte sa propre touche définitive.

Le choix de cette cathédrale permet également au visiteur de donner un prolongement à la visite de l’exposition et de voir l’œuvre de Chagall in situ. Une occasion de constater que si une technique condense son travail, en dehors de la peinture, c’est assurément celle du vitrail. C’est là que l’artiste, grâce aux propriétés du verre, peut déployer sa gamme incomparable de couleurs et toute leur luminosité. « Pour moi, un vitrail est une séparation transparente entre mon cœur et le cœur du monde. Le vitrail doit être sérieux et passionné. C’est quelque chose qui élève et exalte l’âme. C’est la perception de la lumière qui donne la vie », affirme-t-il en 1983 au poète et artiste André Verdet (1).

Les commissaires contournent l’impossibilité évidente de montrer les œuvres à leur véritable échelle à l’aide de cartons et de dessins préparatoires ou de quelques fragments de vitraux – la splendide rosace bleue de 1964. De plus, pour éviter une vision trop austère et trop technique, sont présentées des toiles et sculptures qui traitent des mêmes sujets. Dans ces travaux comme dans l’ensemble des vitraux, il s’agissait d’une thématique religieuse. Cependant, chez Chagall, le monde de l’Au-delà et de l’ici-bas, le sacré et le profane, se côtoient harmonieusement. On y croise ainsi des personnages rencontrés à Vitebsk, sa ville natale en Biélorussie, ou un bestiaire hybride sans queue ni tête.

Notons que le vitrail est le seul support avec lequel Chagall s’approche de l’abstraction, ainsi qu’en témoignent les vitraux de la synagogue du centre médical Hadassah à Jérusalem. Les douze fenêtres de cette synagogue lui inspirent le thème des douze tribus d’Israël, pour lesquelles il convoque un cortège de symboles (astres, plantes, animaux stylisés). Certes, ici l’artiste est dans l’obligation de se conformer à la tradition iconographique juive, qui interdit toute représentation. Cependant, la structure éclatée du vitrail efface partiellement les frontières entre figuration et non-figuration. Selon Charles Marq, son processus de fabrication consiste en un « va-et-vient incessant [où] le vitrail prend naissance et trouve peu à peu sa forme. Il n’y a là ni sujet, ni technique, ni sentiment, ni même sensibilité, seulement un mystérieux rapport entre la lumière et l’œil, entre la grisaille et la main, entre l’espace et le temps… » (2). Le beau titre de la manifestation messine, « Chagall, le passeur de la lumière », ne dit rien d’autre.

(1) « Quelques propos sur l’art au fil de la vie », in Chagall méditerranéen, coéd. Repères/Daniel Lelong Éditeur. (2) Sylvie Forestier, « Le vitrail, un langage différé », in Chagall, les Vitraux, éd. Citadelles & Mazenod, 2016.

Chagall, le passeur de la lumière,
initialement jusqu’au 15 mars, Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits-de-l’Homme, 57000 Metz.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°559 du 22 janvier 2021, avec le titre suivant : Chagall en toute transparence

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