Art contemporain

« Les œuvres présentées témoignent des limites de l’Intelligence Artificielle »

Par Laurence Bertrand Dorléac · lejournaldesarts.fr

Le 14 mai 2018

PARIS

Dans cette tribune, Laurence Bertrand Dorleac explique les intentions de l’exposition « Artistes & Robots » dont elle est co-commissaire.

Laurence Bertrand Dorléac
Laurence Bertrand Dorléac

Notre exposition vient de notre envie de faire le point sur les questions posées par les nouvelles technologies en art comme ailleurs. En arrière fond, l’inquiétude grandit face à la marche forcée de l’Intelligence Artificielle dont on parle avant tout pour ses effets dans les domaines utilitaires. Et comme toujours, les artistes sont là pour saper le ronron de notre existence en grande partie dominée par la vie économique et sociale. Ceux qui ont peur des algorithmes comme de la peste devraient trouver des raisons de se réjouir de voir les chiffres détournés de leur fonction vénale : il s’agit d’outils prolifiques qui ont envahi l’existence et que les artistes recyclent à leurs fins poétiques, politiques, critiques. En outre, les œuvres présentées témoignent des limites de l’Intelligence Artificielle et de la fausseté de la thèse de l’autonomie radicale des machines prophétisée par les adeptes du transhumanisme.  

Les 30 œuvres que nous présentons sont une entrée en matière pour réfléchir à l’art qui utilise la robotique pour expérimenter. Grâce à des nouvelles techniques, elles développent à des degrés divers des qualités inédites d’immersion, de générativité et d’interactivité.  Elles reposent pourtant des questions anciennes : qu’est-ce qu’une œuvre, qu’est-ce qu’un artiste ? Une machine, un programme informatique peuvent-ils remplacer un artiste ? Que peut faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? Que peut faire un artiste que ne peut pas faire un robot ? Qui décide : l’artiste, l’ingénieur, le robot, les regardeuses et les regardeurs, tous ensemble ?  En quoi sommes-nous humains et pas des créatures artificielles ? Qu’est-ce que l’humain et le non humain ? 

Dans une première partie, La Machine à créer, nous rappelons que depuis que la fiction existe, on a toujours rêvé de créatures artificielles capables de remplacer, voire de dépasser les humains. Dans cette lignée très ancienne, au 19e siècle, Mary Shelley imagine un premier héros de science-fiction, Frankenstein, l’inventeur d’un monstre qui finit par menacer de détruire l’humanité. Le mot « robot » lui-même renvoie aussi à l’art : il est employé pour la première fois sur une scène de théâtre, à Prague, en 1920, dans une pièce de Karel Čapek, où les machines esclaves finissent par se révolter et prendre le pouvoir.

Dès les années 1950, les artistes eux aussi bricolent des robots pour créer, peindre, danser, composer de la musique. Dans la lignée de pionniers (Schöffer, Tinguely, Paik, Xenakis), des créateurs de toutes les disciplines investissent les champs de l’Intelligence Artificielle avec à leur service des logiciels qui donnent à leurs robots une autonomie croissante. Les machines gagnent en indépendance et leurs mouvements sont parfois si physiques qu’on leur prêterait presque une dimension animale ou humaine, voire une psychologie. 

Dans une seconde partie, L’œuvre programmée, le robot devient invisible. Avec les programmes informatiques et algorithmiques, la technique disparaît au profit de formes générées à l’infini et qui peuvent changer en fonction du mouvement des corps. Les artistes ne passent pas de la réalité au rêve ni du matériel au virtuel, ils expérimentent de nouveaux outils. Leur palette est un tableau de nombres aux combinaisons illimitées. La question du tempo devient fondamentale et tout va très vite : aussitôt pensé, aussitôt fait. Les formes naissent de l’ordinateur en temps réel. Les images et les sons prolifèrent, s’effacent pour laisser place à d’autres, qui se métamorphosent à leur tour. Elles deviennent si autonomes qu’elles semblent remettre en question l’autorité de l’artiste. On sait comment l’œuvre commence mais pas quand ni comment elle finira. En réalité, l’artiste a délégué une partie de son pouvoir aux robots, aux regardeuses et aux regardeurs. Il expérimente ce qui advient quand il se retire. 

Dans la troisième partie, Le robot s’émancipe, il est rappelé qu’en 1951, le mathématicien Alan Turing se demandait si un calculateur numérique pouvait penser. Dans cette lignée, Ray Kurzweil, le chef de file actuel du transhumanisme (qui travaille à l’ingénierie de Google), sans aucune démonstration scientifique sérieuse, promet une Intelligence Artificielle absolue appliquée à tous les domaines sociaux et intimes dans un avenir proche. Dans un discours performatif, il appelle à comprendre et à dominer le fonctionnement du cerveau humain en vue d’une évolution qui nous rendrait plus efficaces voire immortels et téléchargeables. 

Des artistes s’emparent de l’atmosphère de ces nouvelles croyances en utilisant leDeep Learning (l’apprentissage sophistiqué des robots), voire en le parodiant ou en le détournant. Alors même que nos vies sont de plus en plus connectées et gérées par des systèmes artificiels, leurs œuvres d’art nous donnent à penser, à ressentir, et à rire des robots. Nous finissons par l’œuvre féministe cyber punk d’ORLAN et l’art « technologique » de Daft Punk. C’est dire que nous ne sommes ni technophiles ni technophobes, seulement à l’épreuve d’un art archi-vivant. 

L’exposition « Artistes & Robots » est née de la rencontre de trois personnes aux compétences variées. Jérôme Neutres vient de la littérature et il a su intégrer les arts vidéo et photographique au Grand Palais. Il aime bien défier les frontières, entre les arts, en particulier. Miguel Chevalier est artiste et c’est avec lui que j’ai commencé à m’intéresser à l’univers digital dans les années 1980. À cette époque-là, personne ne voulait nous suivre quand nous considérions les nouvelles technologies comme des outils comme les autres au service de l’art. Il venait en droite ligne de Monet et de son désir de nous immerger dans son paysage artificiel de Giverny. Il prolongeait l’aventure avec des moyens nouveaux qu’avaient déjà commencé à expérimenter les artistes que nous montrons : Molnar, Mohr, Xenakis, Schöffer, Tinguely ou Paik.  

Quant à moi, j’aime l’histoire de l’art quand elle touche aux grandes questions de société. Le public est présent et très varié du point de vue des générations et des cultures. C’est tant mieux : j’aime déplier des réflexions complexes pour tout le monde, avec des niveaux d’interprétation à géométrie variable. Si l’on doit faire de grandes expositions dans les musées, il faut qu’elles amènent du nouveau et de la surprise en matière d’affects mais aussi de connaissance et de méditation.  

Les œuvres que nous présentons parlent d’art, de poésie, de politique, de philosophie. Elles nous obligent à revoir la mesure de l’humain. Elles sont l’objet d’un travail en commun où s’affairent l’artiste, l’ingénieur, le robot, et nous qui passons en modifiant des œuvres interactives. Le robot devient donc un co-auteur. Nous rendra-t-il plus humain, plus artiste, ou plus robot ? C’est la question posée à laquelle tout le monde peut essayer de répondre en sortant. Un ami m’a suggéré que nous avions réussi une joyeuse évasion hors de la peur stérile ou de l’approbation aveugle avec ces machines qui, par la force des choses, déraillent, bégaient et flanchent. Il a trouvé qu’à leur côté, nous paraissons bien mécanisés.  

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