Nouvelles technologies - Ventes publiques

Éditorial

Intelligence artificielle et narcissisme

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2018 - 391 mots

EGO. L’emballement autour de la vente aux enchères d’une œuvre conçue par intelligence artificielle n’est que l’un des symptômes d’un marché de l’art dopé par des collectionneurs spéculateurs qui jouissent de l’image flatteuse que le milieu leur renvoie d’eux-mêmes.

Portrait d’Edmond de Belamy
Portrait d’Edmond de Belamy, 2018, impression sur toile. Créée par un système GAN (generative adversarial networks).
© Obvious

En déboursant 370 000 euros, l’acheteur, qui s’est battu contre deux autres enchérisseurs, a d’abord acquis cet objet pour sa charge médiatique et donc sa désirabilité auprès de ses pairs.

A-t-il aussi acheté le tableau pour l’émotion esthétique qu’il provoque, ce qui est le propre de l’art ? On en doute. Le Portrait du comte Belamy– une figure à la facture floue et inachevée – est tout à fait banal. Son intérêt procède essentiellement de son mode de fabrication. Pense-t-il avoir acheté une œuvre jalon dans l’histoire de l’art tel que Carré blanc sur fond blanc de ­Malevitch ou l’urinoir de Duchamp ? Ce n’est pas vraiment une œuvre jalon. Qu’est-ce qui, sur le plan conceptuel, la distingue d’une œuvre produite par la fonction « aléatoire » des logiciels de retouche d’image ? Certes cette fonction est un peu différente de l’algorithme utilisé : ce n’est pas le hasard qui intervient, mais une interaction entre le « générateur », qui propose une image, et le « discriminateur », qui la remet en cause. Mais qu’est-ce que cela change sur le fond ? D’autant que pour des raisons économiques évidentes de droits patrimoniaux, le collectif Obvious multiplie les arguments (lire notamment l’entretien d’un des membres dans le Journal des Arts du 21 septembre) pour expliquer qu’ils sont les auteurs, sapant d’autant le caractère disruptif de l’œuvre. Ironiquement, ils sont confrontés à la colère d’un certain Robbie Barrat, qui a développé et mis en ligne gratuitement la souche informatique qu’Obvious a utilisée. La vraie révolution serait que l’auteur de l’œuvre soit l’algorithme lui-même.

Il n’est en tout cas pas le premier acquéreur d’une œuvre conçue par intelligence artificielle par le collectif, puisque le premier est le collectionneur de street art Nicolas Laugero Lasserre, qui ne l’a sans doute pas payée ce prix-là. Ce n’est pas très bon pour l’ego d’être un suiveur, surtout pour un tel montant. Gageons que s’il est convaincu d’être un pionnier, on devrait bientôt connaître son nom. À l’inverse, il risque fort de rester anonyme, de faire circuler l’œuvre dans le monde entier et s’en défaire dans un an ou deux dans une vente aux enchères.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°510 du 2 novembre 2018, avec le titre suivant : Intelligence artificielle et narcissisme

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