Art moderne

XIXE-XXIE SIÈCLES

L’enfance, sous le regard des impressionnistes

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 4 mai 2023 - 873 mots

GIVERNY

Les représentations d’enfants par les peintres impressionnistes ne donnent pas toujours une image idyllique de cette période de la vie.

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Jean dessinant, 1901, huile sur toile, 45 x 54 cm, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, collection de M. et Mme. Paul Mellon. © Virginia Museum of Fine Arts / Photo Katherine Wetzel
Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Jean dessinant, 1901, 45 x 54 cm, huile sur toile, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, collection de M. et Mme. Paul Mellon.
© Virginia Museum of Fine Arts / Photo Katherine Wetzel

Giverny (Eure). Pour un musée qui invite ses visiteurs à jouir du renouveau de la nature dans un environnement bucolique, quel meilleur sujet d’exposition que la représentation de l’enfance ? Et quand ce musée est celui des impressionnismes, c’est naturellement à ce groupe de peintres qu’il doit faire appel pour fournir au public les images touchantes et heureuses qu’il attend. Cette vision trop évidente, les commissaires, Cyrille Sciama, directeur du musée, et Marie Delbarre qui y est assistante de recherche l’ont heureusement dépassée. D’abord parce que la collection du musée s’inscrit dans un impressionnisme à l’acception large, et surtout parce que, résume Cyrille Sciama, « l’idée était d’aller au-delà de l’image heureuse des enfants impressionnistes ». Il s’agit de montrer que ces peintres ont représenté l’enfance sans fard et de « s’intéresser à des familles : les Monet, Pissarro, Renoir ». Le propos est aussi d’élargir le champ à des artistes moins attendus et aux résonances de leurs œuvres avec la photo et la vidéo contemporaines de Martin Parr, Elaine Constantine, Laurence Reynaert ou Ange Leccia.

Au long du parcours riche d’environ cent vingt peintures, sculptures, dessins, photos et documents venus de musées français (particulièrement d’Orsay et des musées de Normandie) et du monde entier, le visiteur est invité à s’attendrir devant des bébés potelés, des mères comblées, des polissons jouant à la plage et des petites filles modèles. Mais, s’il est attentif, il remarquera aussi des gamins au regard absent et des adolescents tourmentés.

Renoir, Monet et Gauguin, pères et fils

En exergue est présenté Coco écrivant d’Auguste Renoir (1906). Claude Renoir dit « Coco » a cinq ans ; il est concentré sur sa feuille, la bouche entrouverte. Comme pour Jean dessinant (1901, voir ill.), le peintre s’est mis à la hauteur de son fils pour réaliser cette image touchante de l’innocence par un père dont le cœur chavire. Il a soixante-cinq ans cette année-là, il est vieux pour l’époque, d’autant plus qu’il est affligé depuis plus de vingt ans de polyarthrite rhumatoïde. Il a peint un peu l’enfance de Pierre, né en 1885, plus souvent celle de Jean, qui a neuf ans de moins, et il représente désormais Claude avec acharnement, comme pour rattraper la jeunesse perdue. Rude, il soumet ses deux derniers fils à d’épuisantes séances de pose.

En 1867, Claude Monet réalise Jean Monet dans son berceau. L’artiste semble intimidé par son fils dont on distingue à peine les traits alors que la garniture du berceau et les jouets posés dessus sont plus caractérisés. Dans l’énigmatique Un coin d’appartement (1875), Jean et sa mère, Camille, sont laissés dans l’ombre, à peine visibles. Parfois, lorsqu’il cherche à mieux saisir la physionomie de ses garçons, Monet semble empêché. C’est le cas avec Michel Monet au chandail bleu (1883), portrait esquissé d’un enfant de cinq ans trop sérieux, petit orphelin de mère aux grands yeux fatigués. Pas de gaieté non plus chez la fille de Paul Gauguin au moment où son père compose Intérieur avec Aline Gauguin (1881). Elle a quatre ans et contemple une orange, perdue dans ses pensées. On ne peut s’empêcher de voir transparaître dans cette scène les questionnements du peintre sur son propre avenir et la prémonition de la mort, à seize ans et très loin de lui, de sa fille tant aimée.

L’enfance solitaire

À l’opposé, le père exemplaire d’une nombreuse famille qu’est Camille Pissarro, particulièrement attentif à l’éducation de ses enfants, les représente avec beaucoup d’attention à leur personnalité. C’est aussi le cas de Mary Cassatt qui, sans mièvrerie, décrit dans ses estampes la vie des bébés de son entourage et de Berthe Morisot dont la fille, Julie Manet, est le modèle préféré. On découvre celle-ci à huit ans, solitaire, dans L’Enfant à la poupée ou Intérieur de cottage (1886), une œuvre pleine de tendresse qui fait écho à La Maison de l’artiste à Argenteuil de Monet (1873) où apparaît le petit Jean de dos, jouant seul au cerceau dans l’allée du jardin. Dans un angle de La Terrasse de Méric de Frédéric Bazille (1866), une fillette, à distance de la conversation des adultes, sollicite la compagnie de deux chiens.

Sous l’œil des peintres, les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes et à leurs rêveries. Vue de Paris ; D’un balcon du quai Henri IV de Pierre Laprade (vers 1919) dépeint la touchante solitude du petit Jean-Paul, son fils de cinq ans, surpris de dos observant la ville et la Seine. Dans Les Glaneurs (1894), Émile Claus s’intéresse à deux tout-petits. L’un est debout, regardant les paysans au travail, et l’autre est un bébé assis tout seul au milieu du champ, absorbé par un brin de paille. C’est le même isolement que ressentent certains peintres chez les adolescents. Le Portrait de Jack Rolling de Henry Scott Tuke (1888) présente un jeune homme à la fois hardi et incertain de ce que la vie lui réserve, tandis que Jeune Fille endormie (Au lit) de Federico Zandomeneghi (1878) laisse deviner les rêves de celle qui sera bientôt une femme. Deux œuvres ambiguës (chacun des deux artistes éprouvait sans doute de l’attirance pour ses jeunes modèles) qui racontent magnifiquement la fin inéluctable de l’enfance.

Les enfants de l’impressionnisme,
jusqu’au 2 juillet, Musée des impressionnismes, 99, rue Claude-Monet, 27620 Giverny.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°610 du 28 avril 2023, avec le titre suivant : L’enfance, sous le regard des impressionnistes

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