Enfants d’artistes

Des enfants modèles

Ces bambins mignons à… croquer

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 25 janvier 2010

Certains en ont fait leur sujet de prédilection : peindre ou sculpter les membres de leur famille. À commencer par leurs propres rejetons, filles et garçons, parés – parfois déguisés ! – pour l’occasion. L’Orangerie leur consacre une exposition…

Le titre est trompeur  : « Les enfants modèles » n’est pas une exposition sur la mise en scène de l’enfance. Enfin si, mais pas uniquement. L’angle d’attaque choisi par le commissaire-maison Emmanuel Bréon est celui des enfants de peintre, ces petits modèles tout trouvés, attirés dans l’atelier de leur père, croqués au détour d’un amusement. Cela en fait-il un genre en soi  ? L’exposition peine parfois à le démontrer, malgré toute sa bonne volonté, en mélangeant bien souvent les intentions des toiles rassemblées au sous-sol du musée de l’Orangerie. Toutefois, la trame est belle, permettant de rentrer dans l’intimité des peintres puisque la plupart des œuvres n’étaient pas destinées à un public autre que familial.
 
On aurait cependant préféré une fin de parcours un peu moins « people » que ce film documentaire « encombrant » qui recueille les témoignages d’enfants de peintre, des rejetons Picasso aux enfants Arditi jusqu’au socialiste Manuel Valls dont on découvre le père en petit-maître. L’exposition est en effet l’occasion de découvrir une foule de ces peintres de second ordre dont certains ont réalisé cependant des toiles réellement fascinantes. La plupart viennent des collections publiques du musée d’Orsay et, de façon plus symptomatique, de collections privées, rappelant ainsi la destination privée de ces tableaux.

L’héritage : des lignées où l’on défend l’œuvre d’un parent
L’image de la famille constitue une première entrée en matière, forgeant l’idée d’un père observateur de la sphère familiale. Dans le portrait de groupe que peint Jacques-Émile Blanche de Fritz Thaulow et ses enfants, la situation est très révélatrice. Le peintre représenté n’enseigne pas à ses enfants. Ces derniers l’admirent, mais ne semblent pas légataires d’un quelconque atavisme, pas plus que les petits Besnard qui posent aussi avec leur père en Haute-Savoie en 1890.
 
Étonnant aussi, le portrait que fait de la famille Dalou Lawrence Alma-Tadema, plus familier des grâces vénéneuses d’un Orient de pacotille à l’érotisme torride que des portraits chastes. Les trois sujets se superposent ici dans un étroit format vertical, comme captés dans une embrasure, effet qui donne une intimité saisissante à l’exercice. Mais nulle instrumentalisation de l’enfance ici  ; le démarrage de l’exposition se fait donc un peu dans la confusion avec ces portraits de famille de peintres.

Qu’il soit classique, d’inspiration impressionniste ou clairement cubiste comme avec Auguste Herbin, le schéma est conventionnel. Les portraits d’enfants sages et poseurs, tirés à quatre épingles que réalisent Charles Lévy et Eugène Vidal suivent le schéma de la commande : le petit modèle est représenté dans une version idéalisée. Mais ici, il ne s’agit même pas des enfants des peintres. Le sujet prend véritablement corps dans la salle présentant des spécimens d’époque prêtés pour la plupart par le musée du Jouet de Poissy, aux dessins et aquarelles de Guillaume Dubufe. Ce dernier croque la fratrie à plusieurs reprises, des petits modèles au physique parfait, des illustrations rêvées de l’enfance et du jeu, dignes d’un catalogue. Emmanuel Bréon l’annonce d’ailleurs en préambule du catalogue, il est un des descendants de cette illustre famille d’artistes, les Dubufe [lire L’œil n° 614]. Les chats ne font pas des chiens et pour celui qui a grandi en regardant ces portraits de famille, « Les enfants modèles » est un bel hommage à cette hérédité. Lui n’est certes pas peintre, mais historien de l’art.

Le commissaire montre parfois sans romantisme que le fils ou la fille d’artiste est donc un modèle tout trouvé, volontiers « torturé » pour rester assis devant le chevalet paternel. Mais ce qui ressort aussi de la plupart de ces œuvres, c’est l’idéalisation des rôles respectifs, celui de l’enfant étant empreint de sagesse et de perfection, celui du père d’une autorité teintée de fierté. Mais parfois, l’exercice est plus ambigu. Lorsque Jean Monet se tient sagement devant la salle à manger, au second plan, son père fait surtout de ce Coin d’appartement un moment d’intimité familiale plus qu’une ode à son fils. Rien à voir avec la famille Picasso où les enfants tiennent la vedette. 1938 est une année faste pour Maya puisqu’elle est peinte respectivement en petite fille modèle avec sa poupée, puis en robe à carreaux rouges, un bateau dans les bras. Claude et Paloma, nés de la relation entre Picasso et Françoise Gilot, sont respectivement peints par leurs deux parents. Aucun ne sera peintre, mais tous gravitent dans le milieu culturel, à l’instar de Pierre Matisse. Il existe comme cela de longues lignées, des Dubufe aux Rouart en passant par les familles Belmondo ou Arditi. L’héritage artistique y est indirect puisque la progéniture n’assume pas la profession, mais défend le talent.

L’absorbement dans le jeu : la leçon de Chardin
Peintre du XVIIIe siècle, Chardin avait fait de la figure de l’absorbement une réponse à la frivolité des toiles rococo. Ses enfants sages étaient absorbés par la rotation d’une toupie, l’équilibre d’un château de cartes ou la croissance d’une bulle de savon. Ils ont établi un schéma quasi canonique de la représentation du jeu. Les toiles de Constant Le Breton représentant dans les années 1930 son fils en train de faire des bulles et de jouer au petit soldat attestent de cette grande longévité des compositions de Chardin. Le petit Jean Terrasse peint de dos par son oncle Pierre Bonnard (resté sans enfant) en train de faire un pâté de sable est également une magnifique illustration de cette concentration réfléchie du jeu.
 
La petite Julie Manet peinte par sa mère Berthe Morisot est tout aussi absorbée dans ses activités de jeu avec une petite camarade ou sous l’œil protecteur de son père avant de poser bien sagement avec son chat pour Pierre-Auguste Renoir en 1887. Ce tableau est une commande des parents de la petite fille qui appréciaient le nouveau style plus lissé et dessiné de Renoir, un exercice de patience éprouvé des deux côtés du chevalet. Quelques années plus tard, lorsqu’il peint son propre fils, Claude, en train de jouer avec des figurines en plomb, il renouera avec la fugacité impressionniste. Renoir profite des activités de ses petits sujets pour les représenter, pris dans leur jeu.

La mascarade : portrait d’un enfant ou fantasme d’un père ?
Rien à voir avec la pose en costume de clown que Monet inflige quatre années plus tard à son enfant que l’on sent gauche dans son enveloppe orangée disproportionnée. Les enfants posaient contre leur gré, mais les tableaux sont désormais des icônes de la sagesse enfantine. Un vrai paradoxe.

Les enfants sont donc rapidement devenus les accessoires de leur peintre de père, n’échappant pas à leur fantaisie. Eugène Carrière, lourdement influencé par la peinture hollandaise du XVIIe siècle et les portraits de Velasquez, met à contribution sa fille en l’habillant de noir et d’une lourde collerette lui faisant tenir un plateau et un verre. L’enfant y arbore un visage grave comme lorsqu’elle pose avec une soupière la même année en 1885. Elle n’y est plus déguisée, mais la touche reste la même. Le déguisement matérialise-t-il la joie de l’enfance ou le fantasme des parents jouant à la poupée avec leur progéniture  ? Toutes les interprétations sont permises depuis le portrait de Jean Gosset en sans-culotte peint par Édouard Vuillard, jusqu’à Paul Picasso dans son costume de Pierrot lunaire et Claude Picasso engoncé dans son costume polonais.

Sous la peinture, le drame filial
Mais tous les peintres n’entretiennent pas cette vision idéalisée du bonheur et de l’enfance. Le Britannique Augustus John peint son fils Robin, âgé de 12 ans, avec lequel il ne s’entend pas du tout. Le cadrage est serré sur le buste de l’enfant. D’une touche très expressive, il brosse le visage inquiet et ombrageux de son fils dont les sourcils froncés fascinent. Il dira de lui qu’il « irradiait l’hostilité » ; devant l’inquiétude qui émane de la toile bombée, on est enclin à le croire.
 
Une grande différence avec l’amour passionnel que vouait Odilon Redon à son fils Arï. Enfant unique du couple Redon après la disparition foudroyante de l’aîné, Arï fut peint à treize reprises et à des âges différents par son père. Quant à Mary Cassatt, elle resta célibataire et sans enfant, elle qui peignit tant l’enfance et la maternité, observant avec acuité les relations entre mère et enfant. Elle livrait ainsi en 1886 avec La Famille une version laïque du schéma de la Vierge à l’enfant, sanctifiant l’accomplissement féminin dans la maternité. La plupart de ses compositions démontrent l’influence de Degas dont elle était proche.

« Les enfants modèles, de Claude Renoir à Pierre Arditi » est une exposition logiquement aussi sage que ses fils et filles de peintres. Les éléments les plus turbulents auront échappé aux coups de pinceau parentaux  !

LA TURBULENTE FAMILLE DENIS
Dans la famille Denis, je voudrais le fils, enfin, les fils. Dominique, petit marteau à la main, en train d’accrocher un dessin est très concentré sous l’œil de son père. Sage, appliqué, créatif. Cinq ans plus tard, il l’est beaucoup moins, boxant gentiment avec François. Les deux petits diablotins se chamaillent sur une pelouse au vert criard qui souligne leur profil amusé. Une image insouciante qui ne laisse pas deviner le drame de la maladie de leur mère qui mourra en 1919, les laissant alors âgés de dix et quatre ans.

Les filles, plus sages que les garçons
Maurice Denis a toujours trouvé dans sa famille un sujet de prédilection à l’expression de son art. Déjà, en 1897, lorsqu’il peint L’Enfant au pantalon bleu, c’est sa fille Noëlle devant une reproduction de la Vierge à l’enfant de Botticelli qui pose dans les bras de sa mère. Son grand frère Jean-Paul (né en 1894) et Bernadette (née en 1899) seront rejoints par Dominique, François et Claire.
Dans cette galerie familiale, il est aisé de repérer la liberté laissée aux garçons et la sagesse poseuse demandée aux filles même si les garçons doivent se plier parfois à des séances aussi contraignantes que de porter un costume de zouave ! Étonnamment, aucune trace ici des nombreuses photographies qui avaient fait l’objet en 2006 d’une exposition au musée d’Orsay. Le choix exclusif de la peinture n’est pas complètement juste dans le cas de cette famille adorée et omniprésente comme le montre l’image de Bernadette dans les bras de sa mère, fascinée par une grappe de raisin ou du petit Dominique, habillé en marinière sur la plage et fixant avec aplomb l’objectif.

COMPRENDRE… Les enfants… d’aujourd’hui

La période contemporaine ne s’est pas désintéressée du sujet
C’est en effet le médium photographique, d’ailleurs déjà présent au tournant du siècle avec l’invention de l’instantané par Kodak en 1895, qui a pris le relais. Photographier son entourage reste fascinant. Et avec la même constance, la plupart de ces travaux restent destinés aux sphères privées.

Sally Mann est l’une des rares artistes à s’être adonnée avec assiduité à ce genre. La série d’Immediate Family (1991-1992) fit scandale, les poses des petites filles ayant été mal interprétées. En France, Joël Bartolomeo a filmé au plus près ses filles et la cruauté de l’enfance. Elles malmènent leur chat avec un sadisme pour le moins troublant et diablement amusant.

Tout cela est pour autant absent de l’exposition de l’Orangerie…
On peut s’étonner de l’abandon du sujet aux seuls tableaux de Davood Emdadian, peintre d’origine iranienne, proclamé grand peintre dans le catalogue. Il n’est pas vraiment passé à la postérité et livre ici des tableaux bien classiques sur le sujet.

Repères

P. Cézanne
1 garçon (Paul).

M. Denis
9 enfants de 2 unions.

A. Derain
1 garçon (André-Charlemagne, dit Boby).

P. Gauguin
7 enfants de 3 unions.

H. Matisse
3 enfants de 2 unions (Marguerite, Jean et Pierre).

C. Monet
2 garçons (Jean et Michel).

B. Morisot
1 fille (Julie Manet).

P. Picasso
4 enfants de 3 unions (Paul, Maya, Claude et Paloma).

P.-A. Renoir
3 garçons (Pierre, Jean et Claude, dit Coco).

AUTOUR DE L’EXPOSITION
Informations pratiques. « Les enfants modèles, de Claude Renoir à Pierre Arditi », jusqu’au 8 mars 2010. Musée de l’Orangerie, Paris. Tous les jours sauf le mardi de 9 h à 18 h. Tarifs : 9,5 et 7,5 €. www.musee-orangerie.fr
Ateliers et catalogue. Amusant jeu de rôle : le musée de l’Orangerie propose aux 8/12 ans de croquer leurs parents. Intitulés « Maman l’a peint », ces ateliers sont programmés les 3, 10, 17 et 24 février et le 3 mars 2010. Par ailleurs, le charmant catalogue d’exposition reproduit 109 œuvres accompagnées de leur notice et présentent quelques jouets au charme désuet compagnons des enfants modèles. Ô douces joies enfantines d’antan !

Les enfants modèles, ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuel Bréon, RMN éditions, 296 p., 39 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°621 du 1 février 2010, avec le titre suivant : Des enfants modèles

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