Lundi 16 septembre 2019

Face-à-face

Le visage et le portrait

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 25 mars 2014 - 1160 mots

Deux démonstrations se font écho. À Marseille, une magnifique profusion de visages souffre d’un propos qui se perd, à Bruxelles une sélection de portraits néo-impressionnistes.

MARSEILLE/BRUXELLES - Portraits, visages, figures… Le hasard a voulu qu’au même moment, deux expositions, à Marseille et Bruxelles, traitent de la figure humaine. Avec toutefois des ambitions différentes. L’une en Belgique, de taille plutôt modeste, fait le point sur un thème original : le portrait dans la peinture néo-impressionniste. L’autre, « Visages », paraît vouloir prolonger le statut de capitale culturelle européenne de Marseille, en ratissant très large.

Est-ce alors un face-à-face entre les deux institutions ? Pas toujours, car le visage et le portrait, ne sont pas, malgré leur voisinage intime, des synonymes. Ces deux termes, qui se recoupent, ne font pas systématiquement partie du même registre. Clairement, le choix de Bruxelles est moins problématique, car le portrait (trait pour trait) reste encore très défini même à la fin de XIXe siècle. On peut même se référer au dictionnaire de Furetière, selon lequel le portrait est « l’ouvrage d’un peintre qui par son art fait l’image et la représentation d’une personne ». Manifestement, ce genre ne se limite pas uniquement au visage, même si cette partie du corps, reste souvent le point focal.

Le visage, lui, quand même introduit dans le domaine artistique, ne porte pas obligatoirement les oripeaux du portrait. On pourrait même croire que l’avènement en genre du portrait par l’histoire de l’art n’est qu’une tentative d’apprivoiser le visage, de le contenir, de conjurer sa capacité d’échapper. Tentative désespérée, car elle n’empêche pas l’apparition d’une foule de visages qui débordent de cette catégorie officielle et qui deviennent comme des électrons libres traversant le champ de la toile.

Une belle sélection en mal de cohérence
C’est cette profusion que cherchent à domestiquer les commissaires à la Vieille Charité, avec une réussite inégale. Incontestablement, le point fort est ici la présence de certaines œuvres remarquables, plus ou moins connues, mais aussi la découverte d’autres travaux inattendus. L’exposition s’ouvre sur une belle invention scénographique : assise derrière un guichet rouge, une caissière nous accueille à l’entrée d’un cinéma. À l’instar d’autres acteurs dans l’univers de George Segal, c’est un personnage anonyme capté dans un lieu public (Movie House, 1966). Réalisée en plâtre blanc, cette figure féminine recluse, absorbée en elle-même, refuse le dialogue et semble secréter son espace propre. Non sans rappeler la solitude évoquée dans la peinture d’Edward Hopper, elle donne au spectateur le sentiment inconfortable d’être un voyeur. Hopper, justement, qu’on croise un peu plus loin, dans la même section nommée « Visages de la société ». Hopper ? L’illusion ne dure qu’un moment, car il ne s’agit pas des travaux du fameux artiste américain, mais de tableaux vivants, de reconstitutions traduites en photographies par Laetitia Molenaar (2012). Sans doute, les puristes ergoteront face à ces fausses reproductions du maître. Mais on peut également considérer, et avec raison, que cette œuvre, entre substitution et appropriation, s’inscrit parfaitement dans les procédés pratiqués par l’art contemporain.

D’autres images offrent une démonstration convaincante des rapports entre les hommes, les femmes et la société – en réalité, plus que de visages, il s’agit ici de la représentation du personnage humain. Ainsi, la politique se manifeste clairement avec les expressionnistes ou la Nouvelle Objectivité, périodes chargées d’histoire. Chez Karl Hubbuch (Autoportrait à Berlin, 1925), une vision de la métropole berlinoise et ses personnages ou avec George Grosz qui peint le contraste entre les bourgeois et les mutilés de la Grande Guerre, devenus mendiants (Scène de rue, 1925), la ville se transforme en un théâtre d’une rare violence. La surprise est d’autant plus grande quand le parcours se prolonge par un immense polyptique de Marc Desgrandchamps (Sans titre, 2007, 240 x 730 cm). Ce paysage onirique où déambulent des figures transparentes semble totalement hors sujet.

En revanche, la partie centrale de l’exposition, « Visages de l’intimité », propose des œuvres qui forment un ensemble parfaitement cohérent.  Le choix est d’une grande qualité, face au miroir dans un espace restreint (Nu se reflétant dans une glace, Bonnard, 1907) ou dans le cercle de la famille imposant, avec les visages sculptés et inexpressifs de Charley Toorop et ses enfants (1929)ou étonnant, avec le futuriste italien Gino Severini (La famille du peintre, 1936). Si, dans la dernière section, « Visage de l’esprit », les œuvres remarquables ne manquent pas – un Érik Dietman (Visage, 1990) ou un Autoportrait de Bacon (1976) –, il est difficile de suivre l’intention des organisateurs. Certes, le terme esprit, trop vaste pour être pertinent, s’applique avec justesse aux nombreuses œuvres surréalistes ici proposées (Magritte, Brauner, Delvaux, Bellmer…). Mais, comment expliquer la place occupée par le triptyque de Velickovic (Poursuite 77, 1977) dont la préoccupation est le corps en mouvement ?

Les détails pointillistes servent le portrait
Quittons Marseille pour Bruxelles. La comparaison est difficile, tant la visée marseillaise semble ambitieuse. Toutefois, on pourrait penser que les œuvres réunies par l’Espace culturel ING, ciblées chronologiquement et stylistiquement, permettent une meilleure maîtrise du thème. Certes, l’intérêt du néo-impressionnisme (comme d’ailleurs celui de l’impressionnisme) dans le portrait reste limité. De même, rares sont les travaux qui nous bouleversent véritablement. Il n’en reste pas moins que l’exposition a le mérite de montrer la particularité de ce genre traité par la technique pointilliste. Clairement, la variété est ici plus réduite, car la notion de ressemblance, mais aussi l’inscription dans la société restent déterminantes. Le soin accordé au détail dépasse le visage et s’étend à l’ensemble du décorum ; la personne appartient à son milieu social. Plus que figurer la représentation de l’individu, le portrait est la figure de l’individu en représentation, écrit magnifiquement Jean-Luc Nancy (Le Regard du portrait, 2000). Souvent peints de profil (Théo van Rysselberghe, Maria Sèthe à l’harmonium, 1891 ; Paul Signac, Portrait de ma mère, Opus 235, 1892), les personnages immobiles aux contours accentués par un changement de couleurs sont comme des figures hiératiques, emblèmes d’un univers aux règles immuables.

Revenons toutefois à la Vieille Charité pour conclure par un magnifique épilogue à l’exposition marseillaise, au second étage du bâtiment. Le Musée d’archéologie méditerranéenne propose « Visage… au commencement » rassemblant des œuvres de la collection ou en provenance de la Fondation Barbier Mueller, des figurines et des idoles, cycladiques ou égyptiennes, qui n’ont rien à envier à un Giacometti voire plutôt, le contraire. Des bustes, des têtes défilent. Portraits, visages, figures…

Visages
Commissaires : Christine Poullain, conservateur en chef, Guillaume Theulière, conservateur.
Nombre d’artistes : 97
Nombre d’œuvres : 500

Le Portrait
Commissaire : Jane Block, professeur à l’université d’Illinois, États-Unis
Nombre d’artistes : 20 Nombre d’œuvres : 60

Le Portrait néo-impressionniste

Jusqu’au 18 mai, Espace culturel ING, Mont des arts, Place Royale 6, Bruxelles, Belgique
tél : 32 (0)2 547 22 92
www.ing.be/art
tlj 10-18h.

Visages, Picasso, Magritte, Warhol

Jusqu'au 22 juin. Centre de la vieille Charité, 2 rue de la Vieille Charité, 13002, Marseille
tél : 04 91 14 58 80
www.vieille-charite-marseille.com
tlj sauf lundi 10-18h, vendredi 10-22h

Légende photo

Charley Toorop, Autoportrait avec trois enfants, 1929, huile sur toile, 121 x 101 x 5 cm, Groninger Museum, Groningen. © Photo : John Stoel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°410 du 28 mars 2014, avec le titre suivant : Le visage et le portrait

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