Mardi 10 décembre 2019

Océanie

L’art magnétique des îles Salomon

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2015 - 676 mots

Au Musée du quai Branly, l’esthétique envoûtante des îles Salomon est le produit d’une culture habitée par le dialogue avec les esprits.

PARIS - « Les morts gouvernent les vivants. » Cet adage du philosophe français Auguste Comte semble s’accorder à merveille avec le mode de pensée des îles Salomon, auxquelles le Musée du quai Branly, à Paris, consacre une remarquable exposition. Sous la houlette de Magali Mélandri, anthropologue effectuant régulièrement de longues missions de terrain, toutes les facettes de la culture de cet archipel de quelque 900 îles et îlots dispersés dans le sud de l’océan Pacifique sont en effet examinées à la loupe. L’exercice est d’autant plus passionnant qu’il faut remonter aux années 1970 pour se remémorer la première grande exposition organisée par le British Museum, à Londres, sur cette civilisation mélanésienne hantée par le dialogue avec les esprits. Du culte des ancêtres aux expéditions fortement ritualisées des chasses aux têtes en passant par la parure, une constante s’impose : nullement gratuit, l’art vise à séduire les morts au même titre que les vivants. « L’homme de savoir-faire chargé de réaliser les scarifications ou les tatouages sur la peau mais aussi de façonner les sculptures et les bols rituels n’obéit en fait qu’à un seul dessein : celui de flatter l’œil local, l’œil des Blancs, l’œil des défunts », résume ainsi de façon abrupte l’ethnologue Sandra Révolon. En d’autres termes, les morts sont des esthètes qu’il convient d’apprivoiser, de séduire, d’amadouer afin de préserver la reproduction de la société et des espèces vivantes, d’assurer la bonne marche du monde…

Un art puissant et sobre
C’est à travers cette grille de lecture qu’il convient donc d’appréhender les quelque 200 pièces rassemblées le temps de cette exposition : parures frontales et pendentifs taillés dans une nacre irisée reflétant les rayons du soleil, monnaies de plumes d’un rouge flamboyant dont la valeur était définie par la rareté des matériaux et la somme de travail que leur fabrication requérait, massues et boucliers dont la perfection technique et la beauté des incrustations éblouirent les premiers explorateurs européens, bols cérémoniels dédiés au défunt…

Parmi les incontestables chefs-d’œuvre de cet art puissant et sobre tout à la fois, s’imposent ces figures de proue qui étaient fixées originellement à la ligne de flottaison des pirogues de guerre. Loin du contexte policé des musées ou des collections privées, il faut imaginer ces saisissants portraits fendre les eaux et affronter crânement le regard des ennemis potentiels. Narines dilatées et yeux proéminents, ces faces – qu’un noir manteau de suie rendait encore plus expressionnistes – n’étaient-elles pas censées assurer la protection des membres de l’équipage tout en repoussant les esprits malveillants ? Elles eurent aussi l’heur de séduire les premiers Européens égarés dans ces régions. Dès les années 1880, des modèles réduits de pirogue de guerre furent en effet construits en Nouvelle-Géorgie pour alimenter le commerce fructueux de l’« artisanat indigène » à destination des Occidentaux…

Figures hypnotiques
Il convient, cependant, de ne pas sous-estimer la portée des échanges entre insulaires et Européens. Si la littérature à sensation a surtout colporté les mœurs « sauvages » de ces redoutables chasseurs de têtes (une pratique qui fut abandonnée dès les années 1920), bien des voyageurs succombèrent à l’attrait de ces populations artistes dont les œuvres diffusent une aura magnétique d’une rare intensité. Jouant sur des contrastes appuyés entre matières sombres et éclatantes, prônant l’alliance chromatique du blanc, du noir et du rouge, l’art des îles Salomon produit sur le spectateur, initié ou non, une excitation visuelle proche de l’hypnose. Rien de fortuit, là encore, dans cette parfaite maîtrise des matériaux, des textures et des couleurs. Miroitement, irisation, brillance des surfaces se jouant des caprices du soleil sont des instruments au service du beau et du sacré. C’est ainsi par l’entremise de ce que nous appelons « œuvres d’art » que se produit ce miracle sans cesse renouvelé : symboliser, séduire, effrayer, envoûter. Vaste programme…

Îles Salomon

Commissaires : Magali Mélandri, responsable des collections Océanie au Musée du quai Branly ; Sandra Revolon, anthropologue, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille

L’Éclat des Ombres, l’art en noir et blanc des îles Salomon, jusqu’au 1er février, Musée du quai Branly, mezzanine Est, 37, quai Branly, 75007 Paris, tél. 01 56 61 70 00, tlj sauf lundi 11h-19h, jeudi, vendredi et samedi jusqu’à 21h, entrée 9 €, www.quaibranly.fr. Catalogue, coéd. Musée du quai Branly/Somogy, 224 p., 39 €.

Légende Photo :
Figure de proue pirogue de guerre représentant un esprit protecteur, XIXe siècle, bois noirci orné d'incrustations de nacre, 20 x 8,7 x 12,2 cm, Musée du quai Branly, Paris. © Photo : Claude Germain.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°427 du 16 janvier 2015, avec le titre suivant : L’art magnétique des îles Salomon

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