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Trésors océaniens

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 25 août 2014 - 880 mots

En septembre, Sotheby’s disperse à Paris la collection Murray Frum, l’une des plus importantes collections privées d’art océanien.

Mai 1986. Une statue tatouée, coiffée de vrais cheveux noirs, les yeux fixes, la bouche entrouverte, laissant apparaître des dents en étain… Face à elle, peut-être Murray Frum pense-t-il à ces vers d’André Breton : « Je t’ai vu de mes yeux comme nul autre […]/Tu fais peur, tu émerveilles », qui donna ses lettres de noblesse à l’art océanien dès les années 1930 comme les cubistes avaient donné les leurs aux arts d’Afrique. La sculpture rejoint sa collection. Aujourd’hui, la voici à nouveau sur le marché. Murray Frum est mort en 2013, et sa famille vend ses objets d’art océanien aux enchères, le 16 septembre chez Sotheby’s, à Paris. Un ensemble exceptionnel d’une soixantaine de pièces, estimé entre 4,5 et 6 millions d’euros. « C’est la plus grande vente d’art océanien depuis celles des grandes collections des années 1960 à 1980 – comme celles de James Hooper en 1979 et 1980 », indique Marguerite de Sabran, directrice du département des arts d’Afrique et d’Océanie chez Sotheby’s.

Murray Frum, ce fils d’une famille polonaise immigrée, installée à Ontario dans les années 1930, a constitué une collection d’une très grande variété, illustrant la richesse stylistique des arts océaniens. En 1957, à 26 ans, celui qui se destinait à une carrière de chirurgien-dentiste découvre l’art égyptien au Metropolitan Museum, pendant son voyage de noces. Dès lors, il voue sa vie à l’art, constituant pendant plus de cinquante ans une extraordinaire collection d’art africain, océanien, précolombien, mais aussi de la Renaissance et d’art décoratif. « Il se laisse guider par son œil et se documente sur tout », indique Marguerite de Sabran.

Frum achète son premier objet d’Océanie en 1974. Au cours de ses voyages, il collectionnera cet art jusqu’en 2013, année de sa mort, sans jamais revendre aucun de ces objets. Beaucoup ont appartenu aux plus grands collectionneurs d’art océanien, de James Hooper à Jacob Epstein ou Kenneth Webster. « Ce n’était pas un boulimique : il recherchait la quintessence de chaque style », observe Marguerite de Sabran. Même lorsqu’il s’agit de pièces mineures, considérées en leur temps comme de simples objets ethnographiques – comme ces peignes des îles Salomon, estimés 4 000 euros, d’un raffinement extrême, acquis lors des ventes Hooper…

Un chef-d’œuvre maori
Qui est cette femme aux cheveux humains, si délicatement tatouée, dont l’expression et la posture expriment une telle force ? « Sans doute un ancêtre déifié, épouse d’un chef. Elle devait avoir un rôle aussi important que lui », répond Marguerite de Sabran. Cette statue commémorative en rond-de-bosse, sommet de l’art maori, de Nouvelle-Zélande, est extrêmement rare. Les sculptures maories sont en effet presque toujours intégrées à l’architecture, sur le faîtage des maisons ou sur des panneaux. On ne connaît que six statues en pied dans le monde ; celle-ci est la seule demeurée en mains privées.
Statue Pou whakairo, Maori, Nouvelle-Zélande, en bois et cheveux, fin XVIIIe siècle - début XIXe siècle. Hauteur : 39 cm.
Estimation : 1,5 à 2 millions €.

Un dieu bâton de Polynésie
Lorsque la London Missionary Society débarque, dans les années 1820, sur l’île de Rarotonga, en Polynésie, elle mène une politique de destruction des objets sacrés, jugés idolâtres. Le révérend Williams collecte cependant quelques-unes de ces pièces, aujourd’hui très rares. Ce « dieu hampe », l’un des seize de grande dimension connus dans le monde et l’un des plus raffinés, représenterait le dieu créateur Tangaroa, accompagné de trois figures auxiliaires, matérialisant les principes féminins et masculins. Avant d’être acquis par Frum, il a appartenu aux plus grands collectionneurs d’art océanien : Kenneth Webster et James Hooper.
Hampe de « Dieu bâton », Rarotonga, îles Cook, en bois, fin XVIIIe siècle. Hauteur : 49 cm. Estimation : 1 000 000-1 500 000 €

Une statue uli monumentale
On ne connaît que huit statues uli avec des personnages annexes – ces statues commémoratives ancestrales conservées de génération en génération, et collectées en Nouvelle-Irlande de 1875 à 1910, majoritairement par des Allemands pour leurs musées ethnographiques. La population arrête alors de les fabriquer et ces statues disparaissent. On ignore quelle fut leur fonction exacte. Cette sculpture monumentale parfaitement conservée, hermaphrodite, symbolise sans doute la faculté du chef à renouveler et régénérer le clan.
Statue d’ancêtre, uli, nord de la Nouvelle-Irlande, en bois, pigments et coquillages Turbo, XIXe siècle. Hauteur : 140 cm.
Estimation : 700 000 – 1 200 000 €.

Un pendentif de jade

Murray Frum n’a acheté en cinquante ans de collection qu’un seul pendentif hei-tiki – ces objets maoris portés sur le pectoral par des personnages de plus haut rang. Mais il a sans doute choisi l’un des plus beaux qui soient. Cette pièce est en effet exceptionnelle non seulement par la très grande qualité de la pierre, mais aussi par sa taille – 18 centimètres, alors que ces pendentifs en font rarement plus de 10 –, ses volumes – le corps est en général étroit, alors que celui-ci se développe dans l’espace –, et la finesse des détails – les mains sur les cuisses ou le dessin des  côtes du personnage.
Pendentif hei-tiki, Maori, Nouvelle-Zélande, en néphrite, fin XVIIIe siècle - début XIXe siècle. Hauteur : 18 cm. Estimation : 70 000-100 000 €

Vente chez Sotheby’s à Paris

Le 16 septembre 2014, à 16 heures. www.sothebys.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°671 du 1 septembre 2014, avec le titre suivant : Trésors océaniens

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