L’art de vivre au beau milieu de l’art

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 20 mai 2011 - 715 mots

Rare ville américaine à pouvoir s’appuyer sur son héritage historique, Philadelphie n’en joue pas moins la carte de l’art en disséminant ici et là sculptures monumentales et fresques murales.

Difficile de passer à côté. À moins de ne pas avoir les yeux en face des trous, l’art est partout visible à Philadelphie. Dans les fondations et les musées bien sûr, puisque la ville peut s’enorgueillir de posséder quelques-unes des plus belles collections au monde. Comme celle, par exemple, d’art impressionniste et postimpressionniste du docteur Barnes (181 Renoir, 69 Cézanne, 59 Matisse, dont La Danse réalisée pour le bâtiment de Merion, 46 Picasso, des Degas, Van Gogh et Manet, mais aussi du Greco, de l’art africain, des serrures, etc.) ou celle, universelle, du Philadelphia Museum of Art, plus célèbre pour son ensemble sans équivalent d’œuvres de Marcel Duchamp que pour sa lourde architecture néoclassique.

Pour ses expositions temporaires, le Musée de Philadelphie a d’ailleurs annexé en 2007 un bâtiment situé de l’autre côté de la rue, renforçant un peu plus la présence de l’art dans la ville. Le Perelman Building est un bijou Art déco construit dans les années 1920 par trois architectes du cru (Zantzinger, Borie et Medary) et décoré par Lee Oskar Lawrie (1877-1963), un sculpteur américain formé en France à la modernité.

Mais le désir d’expansion du musée ne s’arrête pas là, lequel a investi la rue en 2010 en y installant une énorme prise électrique de 1970 signée Claes Oldenburg. « Une deuxième », ont dû s’exclamer les Philadelphiens qui vivent déjà avec une Pince à linge plantée dans leur quartier d’affaires depuis 1976, et qui verront bientôt se dresser un pinceau monumental sur la Lenfest Plaza. Cette nouvelle place destinée à marquer l’emplacement de la PAFA (l’école et le musée des beaux-arts de la ville) a un coût : 3 millions de dollars, dont 2 millions sont supportés par la famille Lenfest et 1 million par la ville. Quand on aime Oldenburg, on ne compte pas… 

1 % artistique pour 100 % d’art
Dieu merci, Philly n’est pas trustée par le seul et « encombrant » sculpteur américain. D’autres y ont aussi pris leur quartier comme Robert Indiana qui a installé son Love près du City Hall en 1976 pour célébrer le bicentenaire de l’Indépendance, œuvre devenue le symbole de la ville. Ailleurs, c’est une sculpture de Henry Moore (Three-Way Piece, Number 1: Points, 1964) qui s’ébaudit sur un carré de verdure quand le Government of the People (1976) de Lipchitz garde l’entrée d’un building voisin.

Il faut dire qu’une loi locale impose, un peu comme en France, de consacrer 1 % du budget de tout nouvel aménagement public à l’art. Un dispositif qui crée des émules dans le privé puisque le puissant groupe de médias Comcast a demandé à Jonathan Borofsky, sculpteur né à Boston en 1942, de disposer ses personnages plus vrais que nature un peu partout dans l’atrium de son siège social, le Comcast Center, dernier fleuron architectural de Philadelphie.

Philly aime donc l’art, et les artistes le lui rendent bien, à l’instar d’Isaiah Zagar. Ce sémillant papi au poil blanc de 71 ans est l’auteur, sur South Street, du Magic Garden, une curiosité locale – en réalité une maison et son jardin – intégralement recouverte de céramique, de bouteilles, de ferraille, de poupées démembrées, de sculptures mexicaines, de roues de vélos, etc. Ouvert à la visite, le résultat reflète un savant mélange pétri de l’esprit du Merzbau de Schwitters, des formes organiques de Gaudí et du Palais du facteur Cheval (trois références assumées par l’artiste formé aux Beaux-Arts) dans un projet qui a largement débordé sur les murs des maisons voisines, voire du quartier tout entier.

Bien sûr, cela ne choque pas les habitants habitués à voir leurs murs recouverts de fresques depuis que la ville a signé un pacte, en 1984, avec les taggers pour endiguer le problème des graffitis. En échange de l’arrêt des dégradations, la ville leur a offert des murs dans le cadre d’un programme social d’éducation des jeunes appelé le Mural Arts Program. Aujourd’hui, celui-ci, financé à 60 % par le public, pèse 7 millions de dollars et emploie 400 artistes à l’année pour déjà plus de 3 500 fresques peintes dans une ville qui pourrait bien devenir un jour… un musée.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°636 du 1 juin 2011, avec le titre suivant : L’art de vivre au beau milieu de l’art

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