Lundi 10 décembre 2018

Monument

Les 100 ans d’un Palais idéal

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2012 - 958 mots

La commune d’Hauterives a fêté, durant toute l’année 2012, le centenaire du « Temple de la nature » du Facteur Cheval, un site fragile malgré les campagnes de restauration.

HAUTERIVES - Par une belle journée de 1912, le Facteur Cheval posa la dernière pierre de son Palais idéal, aboutissement de trente-trois années de labeur, de jour comme de nuit à la lueur d’une lampe à pétrole. Pourvu d’une brouette et d’une truelle, il a élevé de ses mains cette drôle et imposante construction baroque de 27 mètres de façade et 11 mètres de hauteur. « Un excentrique », « un fou » : c’est le qualificatif qui revenait le plus souvent dans la bouche de ses voisins d’Hauterives (Drôme), et des villages alentour dont il connaissait tous les habitants et chaque parcelle de pré, de champ et de forêt. De sa tournée quotidienne longue de vingt-cinq kilomètres, il revenait, jour après jour, la besace chargée de cailloux.

Classé au titre des monuments historiques par Malraux en 1968, le Palais est aujourd’hui flanqué d’un encombrant et laid voisin : le Centre médico-social de la Drôme, qui lui fait face de l’autre côté du mur d’enceinte. Plus de 140 000 visiteurs ont pris le chemin d’Hauterives cette année pour célébrer les 100 ans du Palais idéal de Ferdinand Cheval (1836-1924). Pour l’occasion, Marie-José Georges, la directrice du lieu, a donné carte blanche à Nils-Udo, un artiste viscéralement lié à la nature comme l’était le Facteur Cheval. À quelques centaines de mètres du Palais, le plasticien allemand a créé cet été une œuvre végétale éphémère, blottie au milieu d’une clairière.

Construit sans fondations
« Ceux qui se battent peuvent perdre, ceux qui ne se battent pas sont des gens perdus », aimait rappeler Gabriel Biancheri citant Bertold Brecht. Armé de son courage, des maigres ressources de sa commune et d’un brin de folie, le maire d’Hauterives s’est battu pour acquérir le Palais idéal, qu’il a conquis en 1994 pour un montant de 7,5 millions de francs. Premier magistrat de la commune de 1983 à 2010, il a dû, par la suite, trouver des fonds pour restaurer cet édifice fragile construit sans fondations.

C’est Pierre Constant qui s’est attelé à la tâche à partir de 1983. Sculpteur dans l’atelier Jean-Lou Bouvier spécialisé dans la restauration de monuments historiques, il a été présent, de 1983 à 1993, par tranche annuelle de trois mois, au chevet du Palais idéal. « On ressent très fort le refus du Facteur que l’on touche à son Palais, sourit le jovial sculpteur aujourd’hui retraité, mais toujours fidèle au poste. Un refus sourd, obstiné, que l’on comprend, que l’on respecte, mais… c’est une sorte de négociation. Il faut bien Ferdinand. On y va. Mais, c’est toujours un dilemme : restaurer, compléter parfois, mais ne jamais trahir. »

Ses collègues restaurateurs détestent ce lieu, mal fagoté et de guingois, qui ne respecte aucun des canons architecturaux. Pierre Constant, lui, nourrit une réelle affection pour cet édifice fantastique fait de mortier de chaux, de cailloux. Et de coquillages expédiés par colis à Hauterives par des parents de Ferdinand propriétaires d’un restaurant. Il vient d’achever la restauration de la tour de Barbarie et de son escalier d’accès à grand renfort de sacs d’enduit « avec des grains ronds » pêchés dans une boutique voisine. En février prochain, il coordonnera la campagne de restauration des géants qui dominent et surplombent la façade est du Palais. « César, le grand conquérant romain », « Vercingétorix, le défenseur de la Gaule » et « Archimède, le grand savant grec » font aujourd’hui un peu grise mine. Les visages attaqués par l’érosion et la mousse ont souffert, leurs joues commencent à se décoller.

Plantée à quelques mètres du Palais idéal, sur le même terrain, la villa Alicius – hommage à la fille prématurément disparue de Ferdinand – voit sa restauration en phase d’achèvement. Cette maison d’habitation, bâtie par le facteur peu avant sa retraite, devrait accueillir, à terme, une résidence d’artistes et un espace muséographique. L’une des pièces maîtresses de ce petit musée sera l’étonnante et volumineuse maquette du Palais idéal, réalisée en 1983 à la demande d’Harald Szeemann, alors conservateur au Kunsthaus de Zurich, pour l’exposition « Quête de l’œuvre d’art totale ». C’est cette même quête que poursuivait, à Barcelone, Antoni Gaudí, le contemporain du Facteur Cheval. Ils sont tous deux les précurseurs d’une architecture à la fois organique et utopique. « L’un prolétaire et solitaire, l’autre mondain, militant et mystique, ils conçoivent une nouvelle manière d’utiliser l’espace et d’établir des liaisons avec la nature et la religion. Bien qu’inclassables, ils s’inscrivent tous deux sur les marges de plusieurs courants artistiques majeurs : le baroque, l’Art nouveau et le surréalisme », écrit l’historien Pierre Chazaud. Au début des années 1930, les surréalistes ont été parmi les premiers à rendre visite et hommage à Ferdinand Cheval. Breton lui dédiera un photomontage et un poème, Max Ernst un collage, et Picasso un ensemble de douze dessins. L’influence du Facteur Cheval s’étendra par la suite de façon directe à l’art brut, puis touchera, de manière indirecte, des mouvements tels que CoBrA, la Figuration libre et le Nouveau Réalisme.

Niki de Saint Phalle se rappelle « avoir dit un jour à Jean Tinguely [qu’elle venait de rencontrer en 1956, l’année de sa visite du Palais idéal] qu’[elle] connaissai[t] un sculpteur beaucoup plus grand que lui. « Comment s’appelle-t-il ? », m’a-t-il demandé. Le Facteur Cheval », lui répondit-elle.

Palais idéal du Facteur Cheval

8, rue du Palais, 26390 Hauterives, 04 75 68 81 19, http://www.facteurcheval.com, ouvert tlj toute l’année, sauf le 25 décembre et le 1er janvier, et du 15 au 31 janvier, horaires variables selon la saison.

À lire : Cent regards pour le Facteur Cheval, éd. Fage, 2012, 18 €.

Légende photo

Le palais idéal du Facteur Cheval. © Photo : E. Georges.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°381 du 14 décembre 2012, avec le titre suivant : Les 100 ans d’un Palais idéal

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