Jeudi 13 décembre 2018

La médaille au confluent des beaux-arts

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 21 janvier 2013 - 1129 mots

Complexe, subtile et discrète, la médaille a longtemps été négligée par une histoire de l’art peu amène envers les nuances et les marges. Une exposition polycéphale lui rend, en France, honneur et justice. Enfin.

La pratique artistique n’a même pas de substantif en propre. C’est dire. Pas un mot pour désigner cette discipline. Tout juste une locution, insatisfaisante mais significative : « gravure en médailles ». Insatisfaisante, car inapte à traduire la spécificité d’un médium pourtant virtuose ; significative, car révélatrice de sa prétendue hybridation, de son métissage impur.

Aux confins de la sculpture et de la gravure, peut-être même de la peinture, l’art de créer des médailles dut être patient avant d’être reconnu pour lui-même, avant que le Salon annuel ne lui consacrât une section autonome, que le Musée du Luxembourg ne lui réservât une place à part entière et que l’Exposition universelle de 1889 ne célébrât ses plus grands noms – Jean Lagrange (1831-1908), Jules Clément Chaplain (1839-1909) ou Michel Cazin (1869-1917).

Il fallut du temps avant que le médailleur ne devînt digne d’intérêt, débarrassé des oripeaux de l’académisme et émancipé de ses éminents aînés. Une émancipation souveraine qui lui garantissait une liberté et une licence, celles que recherchait une bourgeoisie avide en signes distinctifs et en beautés domesticables. Du reste, le Médaillon à l’effigie de Charles Percier (1835) par David d’Angers (1788-1856) n’égalait-il pas les rondes-bosses ou les toiles contemporaines ? Si ce précis de technique dut hier convaincre les sceptiques, ne peut-il aujourd’hui, comme de nombreuses pièces présentées dans les six haltes fédérées de cette exposition, dissiper les doutes et le malentendu ?

Question(s) de genre
Il convient de regarder Pittura (1881) de Louis Oscar Roty (1846-1911) pour deviner les clauses de ce malentendu. La médaille, par sa technique et les procédés mis en œuvre – taille directe, fonte, ciselure, patine –, appartient à la sculpture. En revanche, par la précision et l’incision qu’elle implique, elle regarde vers la gravure. Par sa dextérité illusionniste, par son relief souvent discret, par ses formes estompées, frôlant souvent les deux dimensions, elle n’est pas insensible à la peinture.

Par son format modeste, elle semble n’être qu’une pratique mineure, loin de la noblesse des beaux-arts. Par l’inscription qu’elle accueille souvent, elle paraît n’être qu’utilitaire, assignée à la seule narration commémorative, à la simple joliesse anecdotique, à la petite remémoration esthétisante – nul hasard à ce que le même Roty, pour ne citer que lui, fût l’auteur de la fameuse Semeuse (1887) frappée des décennies durant sur les pièces de monnaie de l’Hexagone.

Tondo sculpté, monnaie incunable, relief confidentiel ou gravure circulaire ? Alors qu’elle magnétise tous les genres et tous les talents, la médaille doit-elle être remisée dans les placards et les réserves sous peine de ne pas trouver vraiment sa place ? Puisqu’elle convoque la sculpture et la gravure, puisqu’elle est une pratique visiblement majeure et un art supposément mineur, sa nature esthétique serait-elle à l’image de sa constitution formelle : proprement ambivalente ? La médaille, avec un avers prestigieux et un revers avilissant ?

Question(s) de style
Frappée ou fondue, en zinc ou en bronze, la médaille est un objet multiple, dans tous les sens du terme : les pièces sont à la fois variées – le corpus fascine par son étonnante hétérogénéité – et reproductibles – leur naissance est souvent inhérente à un procédé de démultiplication. Il ne saurait donc y avoir une médaille, mais des médailles. Un constat qui, là encore, vaut pour privilège comme pour infortune. Un constat ainsi formulé par certains sophistes de l’histoire du goût : pour être plurielle, la médaille ne jouirait d’aucune singularité.

Or, la médaille a son histoire propre, depuis son émancipation encouragée par Eugène André Oudiné (1810-1887) puis Hubert Ponscarme (1827-1903) jusqu’à son rayonnement au seuil du XXe siècle en passant par son ardente défense par le critique d’art Roger Marx (1859-1913) et le conservateur Léonce Bénédite (1856-1925).

Romantisme, symbolisme, impressionnisme ou expressionnisme : la médaille fait plus que consigner les événements de l’Histoire, elle enregistre les tendances artistiques. Abrégé esthétique, elle dit la fortune d’une époque et les bouleversements à venir. Elle est, pour reprendre la formule de Jules Claretie, un délicieux « acompte sur la postérité ».

Orphée, Lucien Coudray (1864-1932)


Artiste méconnu, Coudray présenta cette médaille biface en 1900 lors de l’Exposition universelle. Tout en nuances et en courbes, cette médaille caractéristique de l’Art nouveau rencontra un important succès critique – elle valut à son auteur une récompense – et populaire – elle fut écoulée à plus de 4 500 exemplaires.

Exposition au Palais des beaux-arts de Lille du 13/12/12 au 01/07/13, (1899, médaille biface, bronze, diamètre : 6,6 cm).

Sommet de la tour Eiffel. Souvenir de l’ascension, Alexandre Charpentier (1856-1909)


Talent protéiforme, esprit libre, fondateur du mouvement « L’Art dans tout », Charpentier parvient à circonscrire dans une minuscule médaille frappée un chapitre majeur, et pour le moins monumental, de l’histoire des arts industriels. Une médaille biface pour un souvenir à portée de main.

Exposition au Musée d’Orsay du 11/12/12 au 09/06/13, (1893, médaille biface en argent, frappée, avers et revers, diamètre : 4,1 cm).

Palace Hôtel des Champs-Élysées, Frédéric de Vernon (1858-1912)


Formé par Chaplain, inspiré par Roty, Vernon fut longtemps considéré comme l’incarnation du génie français. Encensé pour sa précision photographique et son sens du détail, il excella à représenter les foules et les architectures, toutes deux susceptibles d’attiser son habileté magnétique.

Exposition au Petit Palais – Musée des beaux-arts de la Ville de Paris du 11/12/12 au 30/06/13, (1896, plaquette biface en métal argenté).

Ève, Ovide Yencesse (1869-1947)

Tôt plébiscité par nombre de collectionneurs et de conservateurs, Yencesse se distingue par sa maîtrise des formes vaporeuses et des reliefs estompés. Cette Ève, en proie aux tourments d’après le péché, suffit à justifier le surnom éloquent qui revint à son auteur : « Carrière de la médaille ».

Exposition au Musée des beaux-arts de Lyon du 28/11/12 au 31/08/13, (vers 1900, bronze, diamètre : 9,8 cm).

La Chirurgie, Jules Clément Chaplain (1839-1909)

Élève d’Oudiné, membre de l’Académie des beaux-arts, directeur de la Manufacture de Sèvres, Chaplain donna à l’art de la médaille ses lettres de noblesse. Étourdissants, ses célèbres portraits comme ses savantes allégories l’inscrivent dans la plus pure tradition des médailleurs italiens du Quattrocento.

Exposition à la Bibliothèque nationale de France – site Richelieu – département des Monnaies, Médailles et Antiques du 11/12/12 au 07/04/13, (1894, bronze, diamètre : 9,9 cm).

Pittura, Louis Oscar Roty (1846-1911)

Artiste de premier plan, Roty est à l’origine du renouveau de la médaille en France au XIXe siècle. Sa grande réputation, qui lui valut d’être collectionné dans le monde entier, ne tient pas à sa seule Semeuse (1887), portée sur les monnaies hexagonales, en témoigne la virtuosité de cette délicieuse plaquette.

Exposition au Palais des beaux-arts de Lille du 13/12/12 au 01/07/13, (1881, bronze, 19 x 13 cm).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°654 du 1 février 2013, avec le titre suivant : La médaille au confluent des beaux-arts

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque