Mode - Lanvin, Gautier et McQueen muséifiés

La haute couture défile au musée

Les musées ouvrent leurs portes à la haute couture et accueillent dans de spectaculaires scénographies, de l’installation au cabinet de curiosités, les créations de Jeanne Lanvin, Jean Paul Gaultier et Alexander McQueen

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 21 avril 2015 - 1157 mots

À Paris comme à Londres, les expositions rivalisent d’originalité pour célébrer la haute couture. Sobriété et exubérance sont respectivement au rendez-vous au Musée Galliera et au Grand Palais, avec Jeanne Lanvin et Jean-Paul Gaultier. Dans la capitale britannique, l’exposition que le Victoria & Albert Museum consacre à Alexander McQueen fait écho à la noirceur baroque de ce génie de la mode décédé en 2010.

PARIS/LONDRES - Il est des expositions de mode qui exhalent un doux parfum de classicisme, d’autres qui ressemblent à de gigantesques installations, voire à des happenings. Des deux côtés de la Manche, les aficionados de la haute couture peuvent ainsi s’immerger dans des ambiances et des propositions esthétiques radicalement opposées.

C’est à un « rêve de mode » délicieusement nostalgique qu’invite l’exposition du Palais Galliera consacrée à Jeanne Lanvin (1867-1946). Sous la direction artistique d’Alber Elbaz, le directeur artistique de la prestigieuse maison, le visiteur déambule au gré d’élégantes vitrines aux allures de pianos (un clin d’œil savoureux à la fibre mélomane de Jeanne et de sa fille Marguerite) et appréhende les multiples facettes de cette grande dame dont les audaces stylistiques anticipèrent bien des créations actuelles.

Jeanne Lanvin, la visionnaire
En effet, comment ne pas s’extasier devant le génie visionnaire de celle qui partit à l’assaut de la mode masculine, créa un département consacré exclusivement au vêtement d’enfant, développa une ligne « sport », ouvrit un département « décoration » et n’hésita pas à implanter des succursales au fil de cette géographie mondaine en éclosion, de Biarritz au Touquet, en passant par Deauville, Barcelone, Buenos Aires et Cannes ? En as du marketing, Jeanne Lanvin huma l’air de son temps pour en extraire la modernité naissante. Jeu de matières et de transparences, graphisme des broderies et des surpiqûres, virtuosité des coupes seront sa signature.

Cependant, celle que l’on surnommait « la petite omnibus » va bousculer avec jubilation ce qu’on pourrait interpréter, de prime abord, comme un « classicisme à la française ». Puisant son inspiration du côté de la peinture (le fameux « bleu Lanvin » doit autant aux vitraux gothiques qu’à la palette céleste de Fra Angelico), Jeanne Lanvin saura aussi porter ses regards plus loin, de la Chine au Japon en passant par la Russie. S’entourant de livres d’art et de textiles rapportés au gré de ses voyages, elle distillera par petites touches un parfum d’exotisme. Telle robe du soir baptisée « Walkyrie » (1935) métamorphose ainsi l’obi japonais en une longue traîne d’une folle élégance ; les broderies de la robe « Tirelire » (1920) semblent directement inspirées des motifs des bronzes archaïques chinois. Faussement simple, la robe « Donatienne » (hiver 1920-1921) trahit l’influence de la culture populaire russe, en vogue au tout début des années 1920. Mais la merveille des merveilles n’est autre que cette robe de style « Colombine » (hiver 1924-1925) dont les larges pastilles rondes en velours noir évoquent des motifs claniques japonais confinant à l’abstraction ! Quant à ces tenues d’inspiration clairement monacale (baptisées « Angelus », « Reliquaire » ou « Vitrail »), elles annoncent, à bien des égards, la fibre religieuse d’un Jean-Charles de Castelbajac…

L’anticonformisme de Gaultier
Présentées au Grand Palais, les « Madones » de Jean Paul Gaultier sont, reconnaissons-le, infiniment plus provocantes, sensuelles et subversives ! Après une longue itinérance qui l’a menée de Montréal à New York, en passant par Madrid, Londres et Stockholm, l’exposition consacrée à « l’enfant terrible de la mode » se pose enfin pour quelques mois à Paris. Pensé davantage comme une gigantesque installation que comme une sage rétrospective patrimoniale, le parcours convoque ainsi les multiples sources d’inspiration du couturier prodigue (un Paris nostalgique de carte postale, les tribus urbaines des mégalopoles, les métissages ethniques, la confusion des genres) pour clamer haut et fort le message de tolérance et d’humanisme qui lui est cher. S’adressant au public le plus large (depuis son ouverture, en 2011, au Musée des beaux-arts de Montréal, l’exposition a été vue par près de 1 400 000 visiteurs !), la scénographie se veut ainsi vivante, décloisonnée et décomplexée. À l’image du processus créateur de Jean Paul Gaultier en personne, qui s’est toujours affranchi des normes et des tabous pour réinventer un monde fait de poésie et de fantaisie. Dans ce kaléidoscope sensuel, bigarré et audacieux (on y croise des vierges et des sirènes, des punks et des tatoués, des marins et des rabbins !), souffle un vent d’insolence, d’humour et de légèreté proprement jubilatoire. Qu’il utilise le cuir, le latex, la dentelle ou le néoprène, qu’il lorgne du côté de l’Afrique, de la Chine ou de la Mongolie, qu’il habille Yvette Horner, Lady Gaga ou Madonna, Jean Paul Gaultier n’en demeure pas moins un virtuose de la coupe. Passée la surprise visuelle et sonore (une trentaine de mannequins, dont le couturier en personne, s’animent et s’adressent au visiteur), l’œil vagabonde au gré des quelque 175 modèles (essentiellement de haute couture) exposés en toute liberté. Ici, nulle vitrine contraignante : le vêtement s’offre au regard, dans une proximité aussi rare que troublante. « Un tableau de Van Gogh est plus facilement visible qu’une robe de haute couture », plaide à juste titre Nathalie Bondil, la directrice du Musée des beaux-arts de Montréal. En présentant sans filtre ces merveilles, l’exposition invite ainsi le spectateur « à examiner les créations hors de l’éblouissement des shows », « à jouir en direct de la délectation des matières et des savoir-faire artisanaux ». Certes, ceux qui ont eu la chance de voir l’exposition dans sa version montréalaise ou new-yorkaise trouveront peut-être cette édition parisienne un tantinet plus sage, moins théâtrale, conceptuelle ou onirique. Sans doute l’enfant d’Arcueil a-t-il préféré convoquer ici ses souvenirs, réveiller ses chers fantômes…

L’innovant et sombre Alexander McQueen
C’est une autre exposition légendaire que l’on peut admirer au Victoria and Albert Museum de Londres. Présentée dans sa première version au Metropolitan de New York en 2011, « Savage Beauty » mettait ainsi en scène, dans une sophistication extrême, le testament baroque du couturier britannique Alexander McQueen, décédé quelques mois plus tôt. Sans doute est-ce hanté par le souvenir de son tragique suicide que le visiteur aborde cette exposition. Aux antipodes de l’univers solaire et débridé de Jean Paul Gaultier, le parcours du Londonien a des allures d’odyssée funèbre. Ainsi, chaque section de l’exposition oscille-t-elle entre somptuosité et effroi. On y rencontre des créatures hybrides et mutantes émergeant de catacombes, des mannequins bardés de cuirs et d’accessoires sadomasochistes ou bien encore des geishas futuristes aux perruques peroxydées. « Je vois la beauté en toute chose », confessait cet autre « enfant terrible de la mode », infiniment plus sombre. Une beauté blessée, fracassée, torturée, à l’image de ces mannequins amputés qui défilèrent pour lui, dont la championne américaine Aimee Mullins. On aurait tort, cependant, de résumer l’immense carrière Alexander McQueen à ses pulsions macabres. Point d’orgue de l’exposition londonienne, un flamboyant cabinet de curiosités en restitue les mille et une facettes diaprées.

Alexander McQueen : Savage Beauty
Jusqu’au 2 août 2015, Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, Londres. Samedi-jeudi 10h-17h45, vendredi 10h-22h, entrée 17,50 £, www.vam.ac.uk. Catalogue sous la direction de Claire Wilcox, éd. du V&A, 25 £.

Jeanne Lanvin
Jusqu’au 23 août 2015, Palais Galliera, 10 avenue Pierre Ier de Serbie, 75116 Paris, mardi-dimanche 10h-18h, jeudi 10h-21h, entrée 9 €, www.palaisgalliera.paris.fr. Catalogue, Éd. Paris Musées, 352 pages, 45 €.

Jean Paul Gaultier
Jusqu’au 3 août 2015, Grand Palais, entrée Clemenceau, www.grandpalais.fr, Dimanche et lundi 10h-20h, mercredi-samedi 10h-22h, entrée 13 €,. Catalogue coéd. Musée des beaux-arts de Montréal/Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 288 pages, 39 €.

Légendes photos
Jean-Paul Goude, Björk, Mixte Magazine, Collection « Les Vierges », haute-Couture printemps-été 2007 de Jean-Paul Gaultier. © Jean-Paul Goude.
Alexander MacQueen, robe de tulle et de lacet avec un voile et des cornes, Widows of Culloden, modèle Raquel Zimmermann, Viva London. © Alexander MacQueen.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°434 du 24 avril 2015, avec le titre suivant : La haute couture défile au musée

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