Art contemporain

Juergen Teller : « Donner les clefs de ce qu’il y a dans ma tête »

Photographe

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2023 - 1045 mots

Le photographe allemand, connu pour ses portraits de célébrités mais aussi pour les clichés où il se met en scène, se livre sans fard alors qu’une exposition lui est consacrée au Grand Palais éphémère.

Rares sont les photographes qui ont droit de leur vivant à une exposition organisée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais. Jusqu’au 9 janvier 2024, Juergen Teller présente trente-cinq ans de carrière au Grand Palais éphémère avec la complicité de l’Allemand Thomas Weski, écrivain et commissaire d’exposition. À près de 60 ans, il n’entend toutefois pas dresser une rétrospective de son travail, mais faire connaître ce qui le meut depuis ses débuts. Pochettes de disques, photos de mode, portraits de célébrités dénudées ou non, autoportraits, compositions, séries liées à sa vie… : la photographie obéit à chaque fois au même style brut et souvent facétieux. Pour la scénographie, Juergen Teller a fait appel à l’agence britannique 6a Architects, qui a conçu son studio à Londres où il vit. Le Journal des Arts l’a rencontré à Paris avec Dovile Drizyte, son épouse.

Le titre, « I need to live » (j’ai besoin de vivre), que vous avez choisi pour l’exposition exprime bien la vitalité de vos photographies. D’où tenez-vous cette appétence de vivre ?

L’exposition commence par quatre photographies de grand format. La première a été prise par mon père quand j’étais bébé. Elle ressemble à une photo que j’aurais pu prendre. La deuxième est une reproduction d’un article de journal relatif au suicide de mon père. La troisième représente ma mère la tête dans la mâchoire d’un crocodile regardant l’appareil photo, et la quatrième est un autoportrait nu devant la tombe de mon père, un ballon de foot au pied, une bière à la main et une cigarette dans l’autre. Lorsqu’un membre de votre famille se suicide, cela laisse une marque profonde. J’ai choisi d’être positif. D’où cette envie, ce besoin de vivre. Je suis très curieux de la vie et je veux continuer à travailler, à vivre, pour mes enfants et pour Dovile.

Dans le catalogue de l’exposition, Thomas Weski rapproche vos photos de l’écriture autofictionnelle radicale de l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgård. Pourquoi ce goût pour l’autofiction ?

Qu’est-ce qui pourrait être plus intéressant que l’autofiction ? Cette exposition est une grande opportunité de donner les clefs de ce qu’il y a dans ma tête. Le suicide de mon père a eu un lourd impact sur ma vie. Cet autoportrait de moi nu sur sa tombe, je l’ai fait quelques années après sa mort, par désir de le faire. J’ai eu une relation difficile avec mon père alors que j’ai toujours été très proche de ma mère, qui était très douée pour le sport. Mon père était tout le contraire : il buvait, fumait beaucoup, chantait dans une chorale et jouait de cinq instruments. Il ne me parlait jamais. Quand il nous voyait, avec ma mère, regarder un match de foot à la télé, il trouvait cela stupide. Enfant, adolescent, et après son suicide, je l’ai détesté. Les choses par la suite ont changé lentement. J’ai découvert qu’il avait été un photographe amateur enthousiaste. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de lui en moi. Cette photographie sur sa tombe a été une manière de me sentir plus proche de lui.

Cette exposition est au fond un grand album des êtres qui vous sont chers…

Des personnes comme Karl Ove Knausgård, Steve McQueen [artiste et réalisateur britannique], Björk…, les liens que je peux entretenir avec elles sont importantes pour moi comme l’a été Kurt Cobain.

Autoportraits, portraits de célébrités – ou non –, compositions ou récits intimes… Une bonne photo doit-elle exprimer la vie avant d’être esthétique ?

Si tu veux prendre une bonne photo, il faut qu’il y ait du contenu. Et il doit y avoir une raison pour laquelle tu la réalises. Ensuite il y a l’esthétique. Pour être un photographe, tu dois sentir, ressentir la personne que tu photographies.

L’exposition ne fait d’ailleurs pas de distinction entre travail de commande et travail personnel. Est-ce une manière pour vous de sortir du photographe de mode et de célébrités auquel on vous identifie ?

Oui. C’est très facile de me cataloguer comme tel et très frustrant.

Quel est votre rapport à la mémoire ?

Il est très important. Je ne vais pas traîner pour faire des photos ni tout photographier ou photographier tout le temps. Tout ce à quoi je pense, ce que j’ai vécu ou ce que je vis, je le recrée avec la photographie

Ce qu’incarnent d’ailleurs vos travaux communs menés ces dernières années avec votre femme Dovile Drizyte qui abordent différents moments de votre vie comme la série « The Myth », interprétation ludique de votre désir d’avoir un enfant, actuellement présentée à la galerie Suzanne Tarasiève…

Tout à fait. « The Myth » a été réalisée dans un grand hôtel près du lac de Côme où nous séjournions avec Dovile. Nous voulions un enfant. Quand j’ai vu notre chambre, son environnement, son décor, j’ai eu l’idée de cette série sur ce désir et ce qu’il génère en légendes. Le propriétaire nous a mis à disposition les 94 chambres de l’hôtel dans lesquelles nous avons réinterprété de manière ludique, avec Dovile, ce mythe de la fertilité. Dans une série de photographies, on la voit les jambes levées comme recommandé après un rapport sexuel.

L’exposition présente beaucoup de portraits de célébrités : Kate Moss, Charlotte Rampling, Agnès Varda, Iggy Pop, Cindy Sherman, Vivienne Westwood…, mais aucun politicien. Pourquoi ?

Je n’ai jamais eu l’opportunité de le faire, si ce n’est pour Lech Walesa [ancien président de la République de Pologne]. Mais j’aimerais bien. J’ai eu très envie de photographier Angela Merkel. Il s’en est fallu de peu. En février dernier, j’ai eu l’opportunité de photographier Emmanuel Macron, mais nous étions avec Dovile au Japon.

C’était pour un magazine ?

Non, pour eux.

Quelle personnalité aimeriez-vous photographier ?

Le pape. Il m’intrigue, je pense que c’est une personne intéressante.

Vous exposez un portrait de la galeriste Suzanne Tarasiève, décédée le 27 décembre 2022. Qu’aimiez-vous chez elle ?

Son esprit, son énergie, son enthousiasme. Le cœur était rempli d’amour. Elle était totalement engagée, impliquée. Elle donnait beaucoup de force à ses artistes. Elle vous donnait le pouvoir de croire en ce que vous faisiez.

Juergen Teller, I need to live,
du 16 décembre 2023 au 9 janvier 2024, Grand Palais éphémère, place Joffre, 75007 Paris.
Juergen Teller, The Myth,
jusqu’au 20 janvier 2024, Galerie Suzanne Tarasiève, 7, rue Pastourelle, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°623 du 15 décembre 2023, avec le titre suivant : Juergen Teller, photographe : « Donner les clefs de ce qu’il y a dans ma tête »

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