Réévaluation

Gustave Courbet, côté suisse

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2014 - 693 mots

Le Musée Rath, à Genève, réhabilite les dernières productions du communard, alors qu’il est en exil au bord du lac Léman.

GENÈVE - En 1875, Émile Zola disait de lui qu’il ne donnait rien de neuf depuis trois ans. Exilé à La Tour-de-Peilz, sur les rives vaudoises du lac Léman, Gustave Courbet avait fui la France en juillet 1873 pour échapper à une condamnation sévère : payer la reconstruction de la colonne Vendôme qu’on l’accusait d’avoir déboulonné pendant la Commune. S’il a continué à peindre et à mettre ses œuvres sur un marché suisse pour le moins limité, cette période lémanique est restée dans l’ombre des coups d’éclat qui ont fait sa célébrité dans les années 1850 et 1860. « Dès qu’une toile de qualité médiocre apparaît sur le marché, on la qualifie immédiatement de “période suisse” », résume ainsi Laurence Madeline, conservatrice en chef au Musée d’art et d’histoire de Genève. Et pour cause : entre l’irrégularité de la main affaiblie d’un Courbet consumé par la maladie, l’alcoolisme et le mal du pays, les faux qui ont envahi le marché et les suspicions d’un atelier de production à grande échelle, l’œuvre vaudois du peintre n’a pas intéressé l’histoire de l’art. L’exposition genevoise sonne donc l’heure de la réévaluation.

Mélancolie
Exposition scientifique dans la plus pure des traditions, « Les années suisses » délie un faisceau de connaissances de manière consciencieuse. S’ouvrant sur l’autoportrait de l’artiste dans la prison de Sainte-Pélagie, à Paris, le parcours fait revivre l’exil de Courbet jusqu’à sa mort le 31 décembre 1877 à La Tour-de-Peilz. Sans surprise, une grande mélancolie émane de l’ensemble, nécessairement autobiographique chez l’artiste : les truites agonisantes peintes à Ornans peu avant le départ ; l’infranchissable mur formé par les Alpes ; la confusion créée entre les eaux du Léman et la mer, que la commissaire entretient en confrontant les vues helvétiques à des marines normandes des années 1860. Mais Gustave Courbet sut pourtant faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il créa à La Tour-de-Peilz la « galerie Courbet », composée de toiles dont il n’a pu se séparer et de copies de maîtres anciens – une galerie dûment évoquée ici, avec notamment Jo, la belle Irlandaise. Il peignit comme un forcené une vingtaine de versions du très touristique château de Chillon, dont plusieurs sont ici présentées à touche-touche en écho à leur caractère commercial. Il offrit enfin à plusieurs communes le buste Helvetia en guise de remerciement. Et, n’en déplaise à Émile Zola, il fut aussi capable d’un coup de maître, tel ce splendide Panorama des Alpes, récente acquisition du Musée d’art et d’histoire de Genève.

Courbet dans le « white cube »

Pour cette première grande exposition consacrée au maître d’Ornans depuis une quinzaine d’années en Suisse, la Fondation Beyeler, à Riehen près de Bâle, a cédé pour « Gustave Courbet » à à la tentation du white cube. Le commissaire Ulf Küster, conservateur à la fondation, a voulu présenter Courbet sous un jour éminemment contemporain. Ainsi cette « rétrospective » privilégie-t-elle une approche strictement formaliste de l’œuvre du peintre, présenté par thème et sur fond blanc, aux antipodes du parti pris historique du Musée Rath, à Genève. Les autoportraits, les paysages du Jura, les nus, les vallées de la Loue, les paysages de neige ou encore les marines sont ainsi regroupés toutes dates confondues – à charge pour le visiteur d’ouvrir l’œil et de s’imprégner de la modernité stylistique des tableaux. L’exercice est intéressant s’il se double d’une visite de l’exposition voisine consacrée au peintre contemporain Peter Doig, grand admirateur de Braconniers dans la neige (1867, Galleria nazionale d’arte moderna, Rome), dont il s’est inspiré pour ces propres paysages de neige. Quelques prêts majeurs (La Rencontre. Bonjour Monsieur Courbet, 1854, Musée Fabre, Montpellier) étoffent cet accrochage condensé, où l’on pourra regretter que la place de choix réservée à L’Origine du monde ne soit pas le coup de tonnerre annoncé. M. M. « Gustave Courbet », jusqu’au 18 janvier 2015, Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehen, Suisse, tél. 41 61 645 97 00, www.fondationbeyeler.ch

Les années suisses

Commissariat : Laurence Madeline, conservatrice en chef, Musée d’art et d’histoire de Genève ; avec la collaboration de Pierre Chessex

Gustave courbet. Les années suisses

Jusqu’au 4 janvier 2015, Musée Rath, place Neuve, Genève, Suisse, tél. 41 22 418 33 40, www.mah-geneve.ch, tlj sauf lundi 11h-18h, 11h-20h le deuxième mercredi du mois. Catalogue, coéd. MAH/ArtLys, 272 p., 45 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°425 du 12 décembre 2014, avec le titre suivant : Gustave Courbet, côté suisse

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