Mercredi 21 février 2018

Georges de La Tour : le débat est relancé

Au Grand Palais, une exposition entre fascination et suppositions

Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2009

Depuis l’exposition présentée à l’Orangerie en 1972, aucune rétrospective n’avait été consacrée à Georges de La Tour en France. Avec la quasi-totalité des œuvres connues du maître, ainsi que des copies et des gravures anciennes, le Grand Palais fait aujourd’hui le point sur vingt-cinq ans de recherches, de découvertes et de débats autour de l’artiste le plus mystérieux de l’après-Renaissance.

PARIS. L’exposition "Georges de La Tour" constitue l’événement phare de la rentrée et devrait renflouer les caisses de la Réunion des musées nationaux : c’est la première rétrospective française consacrée au maître depuis 1972. Y figurent toutes ses œuvres attribuées avec certitude, excepté le Saint Jérôme lisant de la collection de la reine d’Angleterre. Avoir réuni 42 tableaux originaux relève de la performance. Pourtant, le chiffre paraît bien dérisoire comparé aux quelque 400 toiles probablement peintes par La Tour. Certaines sont réapparues récemment, comme les Mangeurs de pois, une Madeleine pénitente, deux Apôtres de la série d’Albi, un Vielleur, un Jeune chanteur, et le fameux Saint Jean-Baptiste dans le désert, acquis par l’État en 1994 pour le Conseil général de Moselle. Toutes ces découvertes, postérieures à l’exposition de 1972, sont présentes au Grand Palais. En outre, quatre gravures et 33 copies anciennes permettent d’évoquer des œuvres perdues du peintre lorrain. Une salle est ainsi entièrement consacrée à un Saint Sébastien offert à Louis XIII et aujourd’hui disparu. Le roi l’apprécia tellement qu’il fit décrocher tous les autres tableaux de sa chambre. Grâce à sa célébrité, la toile fut beaucoup reproduite au XVIIe siècle, et le visiteur pourra reconstituer l’original à travers une série de huit copies. Enfin, à l’instar de l’exposition montée l’hiver dernier à Washington et à Fort Worth, le Grand Palais propose des rapprochements avec la Diseuse de bonne aventure et les Tricheurs du Caravage. Le souci d’exhaustivité de la rétrospective parisienne devrait rassasier la vue, tout en offrant un panorama des connaissances actuelles sur La Tour.

Spéculations sur un peintre mystérieux
Le parcours, sur deux étages, tente d’établir une chronologie de sa carrière. Une première section, composée uniquement de tableaux originaux, retrace les débuts de Georges de La Tour jusqu’en 1646. À des peintures au réalisme cru, comme la Rixe de musiciens ou Le Vielleur, s’ajoutent des nocturnes – L’argent versé par exemple –, bien plus précoces dans l’œuvre du Lorrain qu’on ne l’a longtemps pensé. La deuxième partie se veut documentaire : elle rassemble surtout des copies et des documents d’archives. L’exposition se clôt sur les dernières années du maître et soulève les questions de l’existence d’un atelier et d’une collaboration avec son fils Étienne. Indi­rectement, le visiteur devrait être amené à réfléchir aux notions d’attribution et d’original. Reste à savoir comment sera abordé le mystère de la formation de La Tour et ses influences artistiques. Quelle part a joué le Caravagisme, sous quelles formes a-t-il pu apparaître à l’artiste lorrain ? Alors que l’école anglo-saxonne réfute généralement l’hypothèse d’un séjour à Rome et d’un contact avec l’œuvre du Caravage, les "Latins" penchent volontiers pour cette interprétation. La question risque ici d’être sensible, si l’on tient compte des positions respectives des deux commissaires de l’exposition. Pierre Rosenberg estime l’hypothèse du voyage en Italie très logique ; Jean-Pierre Cuzin la juge sinon impossible, en tout cas inutile. "Les rapports de La Tour avec Paris méritent quelque commentaire. Il se pourrait bien qu’ils constituent une direction de recherche plus fructueuse que ses rapports avec Rome", observait le conservateur dans le Journal des Arts n° 31, en décembre 1996. La rétrospective du Grand Palais apportera peut-être de nouveaux éléments au débat. Le rapprochement, principalement thématique, entre les tricheurs et les diseuses de bonne aventure chez La Tour et chez Caravage pourrait cependant annoncer un prudent repli par rapport à l’exposition de Washington. Le travail du maître des nuits y était comparé à une dizaine d’œuvres de caravagesques italiens, français, lorrains et flamands.

GEORGES DE LA TOUR, du 3 octobre au 26 janvier, Galeries nationales du Grand Palais, entrée Clemenceau, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. Entrée sans réservation à partir de 13h. Réservation : tél. 01 49 87 54 54, minitel 3615 Billetel ou 3615 Fnac.

POUR EN SAVOIR PLUS

Catalogue de l’exposition du Grand Palais, Georges de La Tour, 1997, RMN, 240 F.
Petit Journal de l’exposition du Grand Palais, Georges de La Tour, 1997, RMN, 15 F.
Les Tableaux d’une exposition, Georges de La Tour, 1997, hors série du Journal des Arts-Magazine des Expositions, textes d’Alain Madeleine-Perdrillat, 20 p., 20 F.
Catalogue de l’exposition de la National Gallery of Art (Wa­shington) et du Kimbell Art Mu­seum (Fort Worth), Georges de La Tour and his World, 1997, Yale University Press.
Les dossiers du Laboratoire de recherche des Musées de France, Georges de La Tour ou les chefs-d’œuvre révélés, 1993, Serpenoise.
Vidéo d’Alain Cavalier, Georges de La Tour, 1997, coédition Arte Vidéo/ RMN, vendue avec le hors série Télérama, 53 F.
L’ABCédaire, Georges de La Tour, 1997, Flammarion, 59 F.
Dominique Brême, Georges de La Tour, 1997, Somogy (collection L’Art et la manière), 198 F.
Jean-Pierre Cuzin et Dimitri Salmon, Georges de La Tour. Histoire d’une redécouverte, 1997, collection Découvertes Gallimard, coédition RMN-Gallimard, 82 F.
Robert Fohr, Georges de La Tour, le maître des nuits, 1997, coédition Adam Biro/Serpenoise, 195 F.
Pascal Quignard, Georges de La Tour, 1991, Flohic.
Jacques Thuillier, L’art de Georges de La Tour, 1997, Flammarion, 149 F.
Jacques Thuillier, Georges de La Tour, 1992, Flammarion.
En outre, l’exposition du Grand Palais a inspiré à Daniel Sandre un roman : Une leçon de Ténèbres, 1997, L’Esprit des Péninsules, diffusion Harmonia Mundi, 120 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°44 du 26 septembre 1997, avec le titre suivant : Georges de La Tour : le débat est relancé

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