Vendredi 23 février 2018

Autour des expositions

Des La Tour prudents et des Prud’hon bien tournés

Le Journal des Arts

Le 14 septembre 2009

Comme toujours, les grandes rétrospectives parisiennes de La Tour et Prud’hon ont stimulé les éditeurs. La plupart des spécialistes ont été mis à contribution. Malgré les qualités de certaines études, le peintre lorrain a suscité un flot de livres aux sommaires identiques, sans angle clairement défini. Moins grand public, Prud’hon a davantage excité l’imagination.

À l’heure de la consécration de La Tour au Grand Palais, et vingt-cinq ans après la rétrospective de l’Orangerie, la monographie de Jacques Thuillier (1992) reste la référence dans ce domaine. La précision des informations, la publication de documents inédits importants et les hypothèses sur le milieu de l’artiste et son apprentissage en font un ouvrage incontournable. Malheureusement incontournable. Car le plan adopté – contexte historique, formation, installation à Lunéville, obtention du titre de Peintre du roi, tourmente de la guerre et dernières années – se retrouve inlassablement dans la plupart des livres, même ceux de qualité.

L’enquête minutieuse de Robert Fohr restitue notamment les conditions matérielles et spirituelles de création du peintre. Comparaisons et extraits d’archives appuient la thèse d’une formation parisienne. L’auteur démontre que la capitale était alors un creuset culturel où coexistaient et se mêlaient veine maniériste et courant réaliste, sous l’impulsion d’une forte présence flamande. Le milieu des commanditaires de Georges de La Tour est également bien exploré. Le texte de Paulette Choné est un peu décevant, malgré sa lisibilité et le sérieux de la documentation. On aurait aimé plus de développements sur la pensée religieuse de l’époque, de la part de cette spécialiste de la civilisation lorraine des XVIe et XVIIe siècles. S’adressant à un public plus large, Dominique Brême cherche plutôt à communiquer une “expérience esthétique”. Certains passages sur l’enjeu philosophique du Caravagisme et le classicisme des toiles de la maturité de La Tour sont particulièrement éclairants. Quoique pédagogique, le choix de replacer les œuvres dans leur contexte biographique et historique semble risqué, étant donné les nombreuses incertitudes chronologiques.

Des points de vue originaux
Pour faire le point des connaissances sur le peintre lorrain, l’ABCdaire Flammarion constitue une solution pratique et peu coûteuse. Le commentaire de chaque composition, les grands thèmes et les débats actuels apparaissent par ordre alphabétique. Plusieurs articles signés Anne Reinbold accordent une belle place au symbolisme lorrain du début du XVIIe siècle.

Un livre et un film se distinguent par des points de vue résolument originaux. Jean-Pierre Cuzin raconte les étapes de la résurrection historique du peintre. Très documenté et rempli d’anecdotes, son ouvrage rend hommage aux historiens de l’art qui ont su réhabiliter des artistes oubliés. Il aborde également une réflexion sur l’évolution du goût à travers les siècles. Malgré une maquette décidément confuse, ce Découverte-Gallimard offre comme toujours des illustrations et une approche thématique originales. La même intelligence du parti pris se retrouve dans le film subjectif et intimiste d’Alain Cavalier. L’auteur de Thérèse et de Portraits de Femmes y parle davantage de son propre travail que de La Tour. Mais des liens inattendus surgissent entre les recherches du cinéaste et celles du peintre. Loin de tout didactisme, ce documentaire de 27 mn, s’il ne déroute pas le spectateur, l’induit à poser un regard neuf et personnel sur une œuvre largement étudiée.

Moins chéri par le public, Prud’hon n’a pas engendré autant de publications de circonstance. Certes, l’ABCdaire Flammarion consacré au Néoclassicisme a été baptisé pour l’occasion Prud’hon et le Néo­classicisme, bien que deux articles seulement concernent directement cet artiste en marge du courant davidien. Mais l’amateur trouvera aussi en librairie trois ouvrages thématiques qui abordent des aspects importants de l’œuvre prudhonnesque. En explorant le rôle majeur du dessin chez celui qui se voulait avant tout peintre, Sylvain Laveissière met en lumière le processus créateur de Prud’hon et ses difficultés à imposer un style original. Dans sa thèse au titre trompeur, La jeunesse de Pierre-Paul Prud’hon, Nicole Lévis-Godechot se penche sur le langage allégorique du peintre, que Delacroix définissait comme “son véritable génie, son domaine, son empire”. Pour cela, l’auteur recourt à la symbolique répandue dans les courants maçonniques auxquels appartenaient l’artiste et ses protecteurs. Enfin, John Elderfield s’intéresse aux académies féminines et masculines de Prud’hon, “îlots de sensualité” et reflets de sa personnalité.

Olivier Bonfait, Anne Reinbold, Béatrice Sarrazin, L’ABCdaire de Georges de La Tour, Flammarion, 120 p., 59 F, ISBN 2-08-012573-7.
Dominique Brême, Georges de La Tour, Somogy édition d’art, 160 p., 198 F jusqu’au 31 décembre, 245 F ensuite, ISBN 2-85056-284-X.
Alain Cavalier, Georges de La Tour, Télérama/RMN/13 Production, vidéo de 27 mn vendue avec le hors série Télérama, 58 F.
Paulette Choné, Georges de La Tour, un peintre lorrain au XVIIe siècle, La Renaissance du Livre, 165 p., 149 F. ISBN 2-8046-0037-8.
Jean-Pierre Cuzin, Dimitri Salmon, Georges de La Tour. Histoire d’une redécouverte, Gallimard-Découverte, 174 p., 82 F, ISBN 2-07-053425-1.
Robert Fohr, Georges de La Tour, maître des nuits, Adam Biro, Serpenoise, 192 p., 195 F, ISBN 2-87660-202-4.
Jacques Thuillier, Georges de La Tour, 1992, Flammarion, 320 p., 175 F, ISBN 2-08-011383-6.
Sylvain Laveissière, Prud’hon, Flammarion, 128 p., 175 F, ISBN 2-08-012239-8.
Nicole Lévis-Godechot, La jeunesse de Pierre-Paul Prud’hon, recherches d’iconographie et de symbolisme, Léonce Laget, 374 p., 390 F, ISBN 2-85204-118-9.
Adrien Goetz, Catherine et Stéphane Guégan, Sylvain Laveissière, Stéphane Melchior-Durand, L’ABCdaire de Prud’hon et le Néoclassicisme, Flammarion, 120 p., 59 F, ISBN 2-08-012561-3.
John Elderfield, Pierre-Paul Prud’hon, la poésie du corps, La Martinière, 222 p., 350 F, ISBN 2-7324-2386-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°49 du 5 décembre 1997, avec le titre suivant : Autour des expositions

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