Claire Le Restif : « Il existe des scènes moins proches du marché »

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 26 octobre 2010 - 1005 mots

Claire Le Restif est directrice du Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac – et présidente de d.c.a (Association française de développement des centres d’art).

L’œil : Comment est né Thermostat ?
Claire Le Restif : Le projet a été initié ici en France, par d.c.a et Noëlle Tissier, sa présidente à l’époque. L’idée était de prendre la température de chaque côté du Rhin et d’en fusionner les énergies. Nous avons commencé par inviter tous les directeurs de Kunstvereine allemands pour une première rencontre à Paris. Une quarantaine ont accepté. Nous avons fait les présentations en juillet 2008. À partir de là, nous avons imaginé travailler ensemble, par binômes franco-allemands. Ne restait plus qu’à trouver les financements.

L’œil : Pourquoi les Kunstvereine ?
C. L. R. : On s’est dit que leur fonctionnement était proche de celui de nos centres d’art. Comme nous, leurs directeurs sont dans l’ensemble jeunes, mobiles et passent facilement d’un lieu à l’autre. À la différence, par exemple, des Kunsthalle, supérieures en termes de budget et d’ancrage de projet et plus proches d’une structure comme celle du Jeu de paume.

L’œil : Sur quelles bases vous êtes-vous rapprochés ?
C. L. R. : Ce sont des lieux d’expérimentation et de production. Des lieux de grande liberté. De ce point de vue-là, nous sommes sur la même longueur d’onde. Mais c’est vrai qu’au départ les Allemands étaient un peu frileux. Après tout, ils sont environ deux cents et nous ne sommes que quarante-neuf ! Ils sont plus forts, mieux organisés, plus anciens. C’est nous qui sommes allés les draguer !

L’œil : Historiquement, qu’est-ce qui vous distingue ?
C. L. R. : En tant que lieux d’art de leur temps, intégrés à la société, ils ont une bien plus longue histoire que la nôtre ! Nous sommes nés de la décentralisation, au début des années 1980. Et pour exemple, le Kunstverein de Nuremberg, avec lequel j’ai collaboré sur ce projet, date de… 1795. Ils ont du même coup un maillage du territoire beaucoup plus important. C’est aussi la raison pour laquelle nous nous sommes rapprochés d’eux.

L’œil : Pour vous, le Kunstverein avait valeur de modèle ?
C. L. R. : Bien sûr. Voire valeur de fantasme ! On peut même parler de petit complexe, dû à notre grande jeunesse. Mais nous avons eu quelques surprises. Financièrement, par exemple, les Kunstvereine partent quasiment de zéro à chaque projet. Ils doivent trouver des partenariats pour chaque exposition. Tout est négocié, tout est discuté à chaque fois. Contre toute attente, je dirais qu’ils ont moins de moyens que nous.

L’œil : Les fonctionnements sont-ils les mêmes ?
C. L. R. : Pas forcément. Leurs équipes sont plus réduites. Ma collègue à Nuremberg, avec laquelle j’ai travaillé, a par exemple moins de moyens, moins de personnel, mais de ce fait moins de gestion et moins de missions exigées. Moi, j’ai quatre interlocuteurs : l’État, la ville, la région, le département. Je dois en permanence parler à ces quatre partenaires ! Elle, en revanche, est très mobile, passe facilement de Londres à Berlin et voit beaucoup de choses. Je lui envie ça, et elle m’envie mes moyens ! L’organisation est incomparable.

L’œil : Leur situation est-elle aussi tendue qu’elle l’est en France ?
C. L. R. : Je ne crois pas. Bien sûr, les Kunstvereine en Allemagne ont des difficultés budgétaires comme dans tous les autres pays d’Europe. Mais ces difficultés sont économiques. Chez nous, la situation est idéologiquement tendue. Nous avons des difficultés à être en phase avec l’État. Et les Allemands regardent ça avec inquiétude.

L’œil : Selon quels critères les binômes franco-allemands se sont-ils formés ?
C. L. R. : Les gens se sont positionnés par affinités artistiques. Après ça, chaque binôme a façonné sa propre histoire. Certains ont manipulé des œuvres, d’autres ont travaillé avec des artistes, certains ont opté pour des croisements de commissariats, des échanges de lieux, d’autres, comme nous, ont préféré le co-commissariat. Pour nous, le projet curatorial, c’était précisément l’échange.

L’œil : Quels ont été les points de divergence ?
C. L. R. : Une chose est sûre, nous faisons le même métier : faire émerger une œuvre. Mais nous ne travaillons pas de la même manière. Les anticipations ne sont pas placées aux mêmes endroits, ils ne travaillent pas avec les galeries comme nous, et il me semble qu’il y a quelque chose de plus aéré, plus naturel, plus franc, plus efficace dans leurs rapports aux autres. Nous sommes sans doute moins frontaux. Il a fallu que les équipes bougent leurs lignes. Ça force à sortir de soi, et ça nécessite des efforts d’explicitation.

L’œil : Avez-vous eu le sentiment qu’artistes français et allemands circulaient déjà bien les uns chez les autres ?
C. L. R. : Il ne faut pas se leurrer. Ils ne circulent bien ni d’un côté ni de l’autre. Même si les Français sont nombreux aujourd’hui à vivre à Berlin. Je crois qu’il y a une scène internationale étroite et, à côté de ça, des multitudes de scènes ; des scènes moins proches du marché de l’art, moins proches du pouvoir. C’est justement à cet endroit-là que nous travaillons et agissons.

Questions à… Évariste Richer, Artiste (exposé au Kunstverein Braunschweig de juin à août 2010)

Comment avez-vous perçu les enjeux de Thermostat ?
Comme la possibilité de créer des ponts entre deux communautés artistiques, comme une ouverture de champs et de connaissances.

Quelle a été votre réponse à Brunswick ?
J’ai déplacé mes problématiques et recherches du moment avec l’Observatoire de Paris, notamment autour du césium, un élément qui sert à définir l’étalon de mesure du temps dans les horloges atomiques. C’est comme si j’avais fait un transfert symbolique de molécules d’ici à là-bas, en important, par exemple, l’empreinte de la devanture de mon atelier dans le lieu d’exposition.

Après coup, quel bilan en tirez-vous ?
Le Kunstverein qui m’a accueilli a été créé en 1870. L’équipe et les moyens en sont très réduits, mais les méthodes sont carrées et incroyablement réactives. J’ai le sentiment d’un grand respect de l’art et du contenu.

Autour de Thermostat, en France

Figurent ici uniquement les expositions organisées en France. Pour prendre connaissance des événements en Allemagne, le programme complet est disponible sur www.project-thermostat.eu 

• « Scores », en octobre et novembre 2010. CAC Brétigny, Brétigny-sur-Orge.
 
• « Mental Archaeology », jusqu’au 19 décembre 2010. Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, Ivry-sur-Seine.
 
• « Kerstin Brätsch », du 10 octobre au 19 décembre 2010. Parc Saint-Léger, Centre d’art contemporain, Pougues-les-Eaux.

• « Channel TV », de 19 octobre au 19 décembre 2010. Cneai =, Chatou.

• « Trust ! », du 3 octobre jusqu’au 9 janvier 2011. Centre d’art contemporain, la synagogue de Delme.

• « Matti Braun », du 11 décembre au 12 février 2011. La Galerie, Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec.

• « Stephen Willats ». Du 28 janvier au 2 avril 2011 au Centre d’art passerelle de Brest. Du 5 février au 27 mars 2011 au Quartier, Centre d’art contemporain de Quimper.

• « From A to B, from B to P », du 18 mars au 15 mai 2011. Le Confort moderne, Poitiers.

• « Communauté », du 19 mars au 8 mai 2011. Le Grand Café, Centre d’art contemporain, Saint-Nazaire.

• « Ecotone », du 16 avril au 5 juin 2011. Maison des arts Georges Pompidou, Cajarc.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°629 du 1 novembre 2010, avec le titre suivant : Claire Le Restif : « Il existe des scènes moins proches du marché »

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