Ciurlionis à la baguette

La synthèse des arts passe par la Lituanie

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 25 février 2008

Figure légendaire de la synthèse entre les arts, Mikalojus Konstantinas Ciurlionis (1875-1911) bénéficie grâce au Musée d’Orsay d’une première monographie en France. Occasion exceptionnelle de découvrir un artiste, qui, intégré au courant symboliste, apparaît comme un novateur disparu trop tôt pour figurer dans l’histoire des avant-gardes du XXe siècle.

PARIS - En 1910, Ciurlionis est invité à exposer avec le Blaue Reiter à Munich. Mais en 1911, l’artiste, à peine remis d’une dépression, décède d’une pneumonie à l’âge de trente-six ans. Dans les années cinquante, le peintre et musicien lituanien devient pour quelques historiens de l’art un candidat à l’invention de l’abstraction. Il aurait devancé, voire inspiré, Kandinsky ! Malgré pareille réputation critique, il reste au final peu connu en Occident. La quasi-totalité de ses peintures est conservée à Kaunas, ancienne capitale de la Lituanie, où il fait figure de père de la Nation, symbole d’une indépendance dans laquelle il s’est d’ailleurs largement engagé. Mais, depuis quelques années, il est “révélé” lors de manifestations thématiques (“Cosmos” pour la plus fameuse), et vient de figurer dans deux expositions en France : “Le Symbolisme russe” à Bordeaux et “Vision machine” à Nantes (lire JdA n° 104, 28 avril et JdA n° 108, 30 juin). Aujourd’hui intégrée dans un mouvement symboliste largement relu pour ces apports modernes, la légende de Mikalojus Konstantinas Ciurlionis est contée par le Musée d’Orsay qui, pour la première monographie française du peintre, regroupe une centaine d’œuvres.

Si l’accrochage fait peu de cas des démonstrations historiques, il faut garder à l’esprit qu’aucune œuvre présentée ici n’est postérieure à 1910. Le tout s’étale sur sept ans. Les influences croisées de Puvis de Chavannes et Odilon Redon, figures tutélaires de l’Internationale symboliste, se dégagent évidemment, mais Ciurlionis surprend en premier lieu par son travail sur la série : réalisé entre 1904 et 1905, Rex opère en un triptyque une fragmentation cinématographique qu’aucun objectif contemporain ne pouvait laisser espérer. À côté, la Création du monde, un cycle de treize œuvres possède la même qualité dynamique en jouant sur les intervalles et passages entre chaque feuille : une main démiurge bleutée, figurée dans le premier volet, se dégage sur un fond géométrique, avant de faire place à des évocations cosmiques et autres gros plans “psychiques” sur des structures végétales. L’alternance, le rythme sont autant de constantes dans le travail de Ciurlionis, marque évidente de son travail de musicien. Pianiste et compositeur reconnu, il se forme à Varsovie, conquis aux idées de Richard Strauss et Wagner. Omniprésent dans l’environnement intellectuel de l’époque, la Gesamtkunstwerk trouve chez Ciurlionis son application dans la sonate : musique évidemment, mais aussi poème (Sonate d’automne), et peintures. L’homme voit des contrepoints partout !

Lignes et contrepoints
Comme chez Scriabine puis chez Kandinsky, la question de la synesthésie est ici centrale. Mais ni par l’accord coloré, ni par l’équivalent chromatique, Ciurlionis joint les arts par leur structure, impression renforcée par l’aspect graphique de la tempera sur papier, son médium favori : Allegro, Andante, Scherzo et Finale décomposent en mouvements la Sonate de Printemps peinte en 1907 ; Fugue (1908) utilise les pins des paysages comme de simples motifs, scansions mélodiques évidentes d’une partition visuelle qui ne demande qu’à être retranscrite. En cela, le Lituanien apparaît comme un précurseur de l’abstraction. Il passe de la nature au signe, puis au motif, sans verser dans le décoratif. Porté par l’équivalence musicale, il crée des grilles rythmiques propres à prendre la mesure de l’univers entier, à l’image de son Rex de 1909, vision universelle mêlant mythologies judéo-chrétienne, hindoue, païenne et avancées astronomiques. Les initiateurs de l’abstraction ne manquaient pas de se nourrir à leur début d’un substrat ésotérique et symbolique comparable. Ciurlionis aurait lui aussi très bien vieilli en intégrant pleinement l’histoire de nos avant-gardes.

- M. K. CIURLIONIS, jusqu’au 4 février, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, 75007 Paris, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi, 10h-18h, 10h-21h45 le jeudi et 9h-18h le dimanche, concert piano à l’auditorium du Musée le 21 novembre à 12h30, catalogue, éditions RMN, 208 p., 190 F, ISBN 2-7118-41140-5.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°115 du 17 novembre 2000, avec le titre suivant : Ciurlionis à la baguette

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