Art moderne

XIXE SIÈCLE

Berthe Morisot, bourgeoise et révolutionnaire

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 577 mots

PARIS

Souvent qualifiée de « peintre de la féminité », elle a osé rejoindre l’impressionnisme dès ses débuts et a poursuivi toute sa vie ses recherches picturales.

Paris. Pour qui s’intéresse à l’impressionnisme, Berthe Morisot (1841-1895) est liée aux Manet. Elle a été plusieurs fois représentée par Édouard Manet et, en 1874, elle a épousé le frère de celui-ci, Eugène. Ceux qui fréquentent le Musée Marmottan-Monet savent aussi qu’elle était peintre. On y voit que, comme Mary Cassatt, elle appréciait particulièrement prendre pour modèles des femmes et des enfants. D’ailleurs, son œuvre la plus connue, Le Berceau (1872), représente sa sœur, Edma, penchée sur son bébé. Née dans une famille très bourgeoise, elle était connue pour son salon et ses amis poètes, écrivains et artistes.

En réalité, Morisot était bien plus qu’une mondaine peignant en amateure. Encouragées par leur mère, Berthe et sa sœur Edma prirent des leçons de dessin et commencèrent, à partir de 1860, à travailler en plein air auprès de Corot. Puis elles rencontrèrent d’autres artistes, s’imprégnant de leur expérience et, à partir de 1864, exposèrent au Salon. Leur mère les introduisit alors auprès de marchands et c’est Fantin-Latour, rencontré au Louvre, qui présenta Berthe à Manet en 1868. Elle commença à travailler avec lui et il peignit Le Balcon cette année-là. Mariée en 1869, Edma laissa Berthe continuer seule le métier. Morisot était alors parfaitement intégrée dans le milieu artistique parisien. Grâce à l’entremise de Manet, elle fit affaire avec le marchand Paul Durand-Ruel en 1872 et, en 1873, celui-ci présenta Le Berceauà son exposition de la Société des artistes français à Londres, en en demandant un prix très élevé. Il n’est pas étonnant que, contre l’avis des prudents Manet et Puvis de Chavannes, elle ait participé à la première exposition impressionniste, en 1874, et à presque toutes les suivantes.

Choix audacieux

Artistes et critiques ne s’y trompèrent d’ailleurs pas : Berthe Morisot était un pilier de l’impressionnisme, ce que le XXe siècle a eu tendance à oublier au moment de graver l’histoire du mouvement dans le marbre. Elle fut même très novatrice dans son utilisation de plus en plus assumée du non-fini et sa manière de faire fi des conventions de la représentation. Amie très proche du poète Mallarmé, elle préférait, comme lui, suggérer que montrer, créer une atmosphère plutôt que décrire une situation. Mais, parce qu’elle était femme, ses choix audacieux passaient pour des caprices de paresseuse. Selon Nicole R. Myers, conservatrice en chef de l’art européen au Dallas Museum of Art et co-commissaire de l’exposition, Morisot a été en partie responsable de ce manque de considération. Si sa fortune lui permettait de mener ses recherches sans avoir à vivre de son art, elle l’enfermait aussi dans un carcan bourgeois, une situation qu’elle assuma. Bien qu’elle ait affirmé vouloir prendre une place sur le marché de l’art, il semble qu’elle n’ait pas su ou voulu affronter marchands et acheteurs. Elle gardait aussi des habitudes de femme du monde peignant pour se distraire. Par exemple, alors qu’elle aurait pu se faire construire un atelier, elle travaillait dans son salon, cachant (mal) chevalet et pinceaux lorsque des amis se présentaient. « Cela donnait une impression d’amateurisme aux visiteurs », remarque l’historienne de l’art. Ne vendant pas de son vivant (à sa mort, sur les plus de 420 peintures qui lui sont attribuées, 90 % appartenaient à sa famille), elle se positionnait, pour ses contemporains et vis-à-vis de la postérité, comme une artiste domestique. Elle en paie encore le prix.

Berthe Morisot,
jusqu’au 22 septembre, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Berthe Morisot, bourgeoise et révolutionnaire

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