Vendredi 3 décembre 2021

Biennale

Quel territoire pour la Biennale de Lyon ?

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 26 septembre 2019 - 1542 mots

LYON

La Biennale de Lyon a-t-elle vocation à défendre la scène française ? Rappelant la grande ouverture internationale qui a fait son histoire et sa spécificité, cette 15e édition entend cependant « valoriser la diversité de la scène artistique hexagonale ».

Ils viennent d’Amsterdam, de Taipei, de New York, d’Oslo, de Johannesburg, vivent à Brisbane ou à Pristina, mais aussi à Plévenon et à Marseille. Parmi la cinquantaine d’artistes de toutes générations retenus pour cette biennale, « plus de la moitié habitent en Europe et un tiers en France », précise Isabelle Bertolotti. Cette représentativité est « une évidence » pour la directrice artistique qui a succédé à Thierry Raspail. « En tant que professionnelle, quand je me déplace dans une manifestation à l’étranger, j’aime y découvrir des artistes locaux. Il me semble qu’en venant à Lyon, on a envie de voir aussi des Français », argumente-t-elle. Et si l’équipe de curateurs du Palais de Tokyo (Adélaïde Blanc, Daria de Beauvais, Yoann Gourmel, Matthieu Lelièvre, Vittoria Matarrese, Claire Moulène et Hugo Vitrani) s’est vu confier la mission de sélectionner au cours de leurs pérégrinations des « projets inédits », la ligne éditoriale mise en avant privilégie avant tout les « productions in situ», favorables aux « circuits courts » : une notion qui renvoie aux problématiques actuelles de distribution à faible empreinte carbone, en réaction à une mondialisation outrancière des échanges.

Une scène aux contours larges

Les contours de cette scène locale sont toutefois assez larges. Celle-ci comprend en effet aussi bien un talent bien identifié comme Jean-Marie Appriou – ses grands ronciers en fonte d’aluminium sembleront familiers à ceux qui ont déjà vu ses sculptures à la Fondation Louis Vuitton ou au Palais de Tokyo – qu’une artiste comme Jenny Feal, née à Cuba, qui vit et travaille à Lyon, ou encore comme Marie Reinert, installée en Allemagne, et dont le travail n’a été que peu montré en France. En ces temps de Brexit dur, le duo franco-britannique Dewar & Gicquel se déploie quant à lui sur deux niveaux du Mac Lyon avec Fantasmes mammifères, bestiaire en chêne massif qui promet de célébrer « le mariage fortuit d’une truie et d’un homme ».

Outre le Mac Lyon et de nombreux lieux associés, « Là où les eaux se mêlent » (le titre, emprunté à un poème de Raymond Carver, de cette 15e Biennale d’art contemporain) investit le site des anciennes usines Fagor. Et c’est un élément de décor de Crash Park, dernier spectacle du metteur en scène et plasticien français Philippe Quesne, directeur du théâtre des Amandiers, qui accueillera le visiteur à l’entrée de l’immense friche industrielle. L’île artificielle, montée sur un plateau pivotant, doit faire office de « plaque tournante de la programmation culturelle de la biennale ». Un savant dosage d’artistes autochtones et de provenance étrangère est également au cœur de la section « Jeune création internationale », autrefois intitulée « Rendez-vous », dont Isabelle Bertolotti est la cofondatrice et codirectrice artistique depuis 2002. Mais tandis que « Rendez-vous » invitait des commissaires étrangers, cette année ce sont les commissaires de la biennale qui ont sélectionné cinq artistes internationaux en complément de ceux résidant en région Auvergne-Rhône-Alpes choisis par les institutions coorganisatrices. Reste que la scène locale est à l’honneur. Cela n’a pas toujours été de soi.
 

À l’origine de la biennale : l’international

Petit retour en arrière. Thierry Raspail se sou­vient avoir reçu, un jour de sep­tembre 1986, une lettre manuscrite exprimant le souhait de son expéditeur de coopérer « avec le Musée de Lyon ». Signé : Dan Flavin. « J’ai cru à un canular », reconnaît l’ex-directeur du Mac Lyon qui, par acquit de conscience, rédige et expédie cependant une réponse aussi sèche qu’affirmative imposant à l’auteur de la missive d’exposer dans les six mois, plan du troisième étage du musée joint. Dan Flavin, car c’est bien lui, ne tarde pas à accepter ces conditions : son exposition se tiendra du 14 mars au 4 mai 1987. Si Thierry Raspail raconte cette anecdote, c’est pour situer le contexte dans lequel il a conçu la manifestation l’« Octobre des arts », prélude à ce qui allait devenir la Biennale de Lyon, qu’il cofonda en 1991. Impossible alors de penser qu’un artiste américain aussi reconnu puisse avoir entendu parler de cette préfecture de région et veuille exposer dans son tout nouveau musée d’art contemporain. « On n’imagine pas le retard qu’avait la France. En dehors de Paris et de Bordeaux, où le CAPC faisait ses débuts, c’était le grand vide. »

L’ouverture à l’international semble alors la meilleure façon de parer au soupçon de ringardise et d’éviter le côté « province au carré » d’une sélection franco-française. Pour ce mois dédié à l’art contemporain encore marginal, Thierry Raspail va donc mobiliser ses contacts à l’étranger : Sol LeWitt, Lawrence Weiner, Robert Barry, Douglas Gordon, Bill Viola… Essentiellement des artistes conceptuels, que l’on voit encore peu à Paris. La classe internationale donc. Les expositions sont pour la plupart entièrement produites et les pièces acquises dans la foulée ; à l’époque, le marché est réduit, les prix raisonnables. L’huile sur toile The Back to Hollywood (1977), d’Ed Ruscha, deviendra un must de la collection, fréquemment sollicité par la suite pour des prêts.

Les artistes français ne sont pas absents de cette programmation, sans pour autant que l’idée de les défendre soit mise en avant. Car, décidément, cela ne se fait pas d’agiter le drapeau bleu blanc rouge. Revendiquer des frontières, un territoire, n’est-ce pas rentrer en contradiction avec « les idéaux hérités d’une tradition universaliste » ? L’horizon fixé se doit d’être large. Au risque, paradoxalement, de desservir la scène nationale. « Au milieu des années 1980-1990, les confrères étrangers nous disaient : “comment voulez-vous qu’on s’intéresse à l’art français, vous ne le montrez pas !”, se souvient Thierry Raspail.

La carte et le territoire

C’est pourtant bien sur la scène hexagonale que ce dernier va miser pour poser les bases d’une biennale de l’art contemporain dans sa ville. Ce choix stratégique intervient à un moment propice : depuis 1985, la Biennale internationale de Paris, créée par Malraux en 1959, est passée dans le domaine public. Sa pérennité, faute d’expérience ou de projet solide, s’est soldée par un échec et de lourdes dettes. En pleine vague de décentralisation, l’idée se fait jour d’une biennale itinérante hébergée par des cités candidates. Le directeur du Musée de Lyon y voit là une opportunité et propose au ministère d’organiser une manifestation sur le thème de « L’amour de l’art ». Parmi ses arguments, une affiche 100 % tricolore, originale vu l’absence d’initiative récente dans ce registre.

Jean-Michel Alberola, Michel Aubry, Dominique Blais, Sophie Calle, Robert Combas, Annette Messager, Alain Séchas, Pierre Soulages… Pour cette première édition de la Biennale de Lyon, près de soixante-dix artistes français sont réunis et présentent chacun des œuvres dans une pièce fermée dont il s’agit de pousser la porte. Les artistes établis comme Arman, César ou Robert Filliou sont là, mais aussi des trentenaires comme Fabrice Hyber, qui y expose Le Plus Gros Savon du monde, et également quatre très jeunes artistes issus de l’École des beaux-arts de Grenoble : Dominique Gonzalez-Foerster, Bernard Joisten, Pierre Joseph et Philippe Parreno. En 1991, cette première biennale lyonnaise met ainsi la scène française à l’honneur, et la métropole de région sur la carte de l’art contemporain. Cependant, on note deux absents importants : Daniel Buren et Christian Boltanski, peu convaincus, voire réticents, ont préféré ne pas s’associer en 1991 à un projet orienté vers la création en France. Sans doute n’ont-ils rien à attendre d’un élan collectif qui pourrait passer pour cocardier.

Artistes français internationaux

Pour éviter « le biais d’une biennale hexagonale », le modèle, cependant, n’est pas reconduit. D’autant, assure Thierry Raspail, que, « à l’exception de celle de Venise et d’Istanbul, les biennales étaient relativement mal perçues à l’époque : c’était vu comme du city branding, une alliance avec le marché. On leur reprochait un côté “gigantesque et spectaculaire” ». L’édition suivante veut couper court à toute polémique en faisant le choix de l’histoire du XXe siècle, plutôt que de la géogra­phie. Cette « anti-biennale », intitulée « Et tous ils changent le monde », trace une perspective partant de Marcel Duchamp, Kurt Schwitters et Kasimir Malevitch jusqu’à Jean-Michel Basquiat, Bill Viola, Bruce Nauman. C’est ensuite le centenaire du cinéma des frères Lumière qui donne le ton de la troisième édition.En 1997, Harald Szeemann, commissaire invité, joue la carte du multiculturalisme et s’ouvre sur la scène chinoise. Dès lors, la biennale s’inscrit dans une concurrence assumée avec des rivales comme La Documenta, la Biennale de Venise ou Skulptur Projekte Münster. L’ère est au global. En 2013, l’exposition internationale de la 12e édition « Entre-temps… brusquement, et ensuite », placée sous le commissariat de l’Islandais Gunnar B. Kvaran, présente quelque soixante-dix artistes de vingt-et-un pays. 73 % d’entre eux ont moins de 40 ans, moins d’un quart sont issus de la scène hexagonale. La proportion s’accroît très sensiblement en 2015 avec « La vie moderne », sous la direction de Ralph Rugoff qui présente près d’un tiers d’artistes français. C’est qu’entre-temps Kader Attia, Yto Barrada, Hicham Berrada, Céleste Boursier-Mougenot, Cyprien Gaillard, Fabien Giraud, Raphaël Siboni, Camille Henrot ou Tatiana Trouvé sont devenus des artistes internationaux. Mais ce recentrage s’explique également par une volonté affirmée et plus générale de retour au local. Avec la multiplication des biennales dans le monde, la notion de territoire redevient en effet prégnante. Elle est aujourd’hui au cœur des réflexions sur le devenir, et la survie, de ces manifestations.

« Futur, ancien, fugitif »,
du 16 octobre 2019 au 5 janvier 2020. Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. De 12 h à minuit tous les jours sauf le mardi. Tarifs : 12 et 9 €. Commissaires : Franck Balland, Daria de Beauvais, Adélaïde Blanc et Claire Moulène. www.palaisdetokyo.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°727 du 1 octobre 2019, avec le titre suivant : Quel territoire pour la Biennale de Lyon ?

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