Mercredi 13 novembre 2019

Art contemporain

Polémique Documenta

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 5 octobre 2017 - 831 mots

CASSEL / ALLEMAGNE

CASSEL (ALLEMAGNE) [05.10.17] - Les pouvoirs publics ont dû garantir en urgence un prêt pour éponger les dettes de la manifestation. Des soupçons pèsent sur Adam Szymczyk.

CASSEL. La 14e édition de la Documenta s’est achevée le 17 septembre, sans la traditionnelle fête qui la clôture habituellement faute de budget. Et le cœur n’y était sûrement pas, au regard de la polémique sur sa situation financière calamiteuse. Un audit provisoire fait état d’un endettement de 5,4 millions d’euros, qui pourrait s’élever à 7 millions d’euros sur l’année fiscale. Au-delà de l’endettement massif, le scandale a également porté sur le fait que la situation a été cachée au conseil de surveillance. Le nouveau maire de Cassel, Christian Geselle, entré en fonction en juillet dernier, n’a été informé que le 28 août de la situation critique dans laquelle se trouvait l’exposition. Deux jours plus tard, le conseil de surveillance de la Documenta avait dû accorder en urgence une garantie de prêt. Sans cette intervention in extremis, l’exposition aurait dû former ses portes avant la fin officielle.

La Documenta est une exposition quinquennale organisée par la société Documenta GmbH, portée par la Ville de Cassel et le Land de la Hesse. Elle est considérée comme l’une des principales expositions d’art contemporain au monde. La 14e édition, sous la direction artistique d’Adam Szymczyk a attiré un nombre record de plus d’un million de visiteurs : près de 900 000 à Cassel et 339 000 à Athènes. Le public était donc au rendez-vous, malgré des critiques essentiellement négatives de l’exposition, aussi bien dans la presse que parmi les professionnels de l’art. Pour la première fois, l’exposition s’est entièrement dédoublée. En sus du « Musée des cent jours » à Cassel, Adam Szymczyk a exporté pour 63 jours supplémentaires la Documenta dans la capitale grecque, donnant pour titre à la d14 « Apprendre d’Athènes ». Titre rapidement détourné à l’annonce de la situation financière désastreuse : « Apprendre d’Athènes, est-ce que ça veut dire apprendre à s’endetter ? », a ainsi ironisé la pourtant très sérieuse radio Deutschlandfunk.

Un premier bilan financier remis au conseil de surveillance à l’issue de la Documenta n’a fourni qu’un faible éclairage sur l’origine de l’endettement massif. Les principaux problèmes sont venus de l’espace d’exposition d’Athènes, a expliqué très brièvement Christian Geselle, président du Conseil de surveillance. Il a évoqué des « problèmes de coût de loyer, d’énergie, de transport, d’œuvres d’art et de personnel ». Accompagné de Boris Rhein, ministre de la Culture du Land de la Hesse, il a confirmé le 21 septembre l’accord passé par la Ville et le Land pour garantir chacun pour moitié un prêt de huit millions d’euros. La société Documenta GmBH pourra ainsi emprunter de quoi couvrir les 7 millions d’euros de dettes, avec une marge d’un million d’euros. Beaucoup de questions n’ont cependant pas encore trouvé de réponses et l’audit indépendant se poursuit. Une version plus détaillée sera présentée en novembre au conseil de surveillance, a-t-il expliqué.

L’édition grecque explose le budget
Mais des révélations émergent peu à peu dans la presse allemande et suisse allemande. Selon le Hessische Niedersächsische Allgemeine, quotidien régional qui a le premier révélé l’affaire, le plus gros problème aurait concerné l’accord avec l’EMST, le musée national d’art contemporain grec qui a amorcé une collection en 2000, mais dont le nouveau bâtiment dans une ancienne brasserie à Athènes n’a pu ouvrir, pour des raisons aussi bien financières que politiques. L’EMST était un des lieux principaux d’exposition de la Documenta à Athènes et la collection de l’EMST était présentée au Fridericianum à Cassel. Mais en février dernier, deux mois avant l’ouverture de la Documenta, l’accord n’avait toujours pas été signé et les coûts avaient dû largement être réévalués à la hausse. Le quotidien allemand révèle qu’Adam Szymczyk aurait menacé de démissionner si le contrat n’était pas signé, induisant de facto une explosion budgétaire. L’information a été confirmée par l’ancien maire de Cassel en poste à l’époque. Ce dernier n’avait pas jugé bon d’informer le conseil de surveillance du chantage exercé par le directeur artistique ni du possible dérapage budgétaire par crainte de fuites dans la presse.

Plus graves encore sont les hypothèses soumises par le journal suisse Neue Zürcher Zeitung, qui remarque que nombre d’œuvres acquises par l’EMST l’ont été en 2016-2017. Le budget de la Documenta aurait-il été utilisé pour financer des acquisitions du musée grec ? Hypothèse jusqu’ici non vérifiée, mais d’autant plus dérangeante avec les rumeurs persistantes dans la presse allemande qu’Adam Szymczyk serait pressenti pour devenir le directeur de l’EMST. Le quotidien zurichois révèle également que des employés et des stagiaires ont transporté des valises de 10 000 euros en liquide de Cassel à Athènes, pour payer les fournisseurs sur place. Un procédé qui ne devrait pas faciliter l’audit financier. Mais le Maire de Cassel, Christian Geselle, se veut optimiste : il y aura bien une Documenta 15. Il a d’ores et déjà offert quatre billets d’entrée pour l’édition de 2022 à des visiteurs choisis au hasard.

Légende photo

Marta MinujÁ­n, The Parthenon of Books, 2017, œuvre installée sur Friedrichsplatz, Cassel, pendant la Documenta 14 © Photo Roman März

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