Vendredi 18 septembre 2020

Art contemporain

Le grand empaqueteur Christo

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 23 juin 2016 - 1893 mots

L’artiste qui avait emballé le Pont-Neuf en 1985 est de retour en France, à la Fondation Maeght, où il a élevé un mastaba monumental. Nous l’avons rencontré.

Voilà déjà six ans et demi qu’elle a disparu, emportée en novembre 2009 dans sa soixante-quinzième année par une rupture d’anévrisme. Et pourtant, il en parle comme si elle était encore là. Il ne peut s’empêcher de dire « nous ». Normal, pendant plus de cinquante ans, elle a été son épouse, sa complice et son alter ego au travail. Ensemble, ils ont échafaudé quelque trente-sept projets. Ensemble, ils en ont réalisé vingt-deux. Aujourd’hui, il poursuit la route imaginée à quatre mains. Elle est là, à chaque détour de phrase. À 81 ans tout juste sonnés, Christo cite le nom de Jeanne-Claude parce que, même disparue, elle est avec lui l’auteur de chacun des projets qu’il réalise.

« Chaque projet, c’est un voyage qui a deux périodes distinctes, tient-il à préciser : une soft period et une hardware period. La soft period, c’est quand le projet n’existe seulement qu’en dessins et dans la tête des gens qui vont nous aider à le réaliser. C’est une période très compliquée au cours de laquelle le projet gagne son identité parce que nous ne savons pas exactement ce qui va être permis, ce qui va être exactement possible techniquement. La hardware period, c’est quand on construit le projet, physiquement, et qu’on se confronte à toutes sortes d’éléments selon chaque cas à traiter : les kilomètres, le vent, l’eau, la sécurité, etc. Chaque fois, c’est un voyage unique parce que tous nos projets ne sont jamais la même chose. »

Assis à la table du petit-déjeuner de l’hôtel parisien où il est descendu, le cheveu blanc en bataille, le visage buriné, lunettes sur le nez, chemise rose à col blanc, veste en toile beige, Christo – originaire de Bulgarie, passé à l’Ouest en janvier 1957 – est en pleine verve. Il se remémore toutes sortes de souvenirs de travail qu’il relate avec plaisir et passion. Avec précision aussi, quant aux difficultés rencontrées à réaliser tel ou tel projet et puis ce temps toujours très long que cela nécessite. Ainsi celui du mastaba d’Abu Dhabi, né en 1973 – il y a 43 ans ! – et qui devrait voir enfin le jour dans les deux-trois années à venir.

Le mastaba d’Abu Dhabi, l’œuvre d’une vie
« L’idée de créer un mastaba est toujours restée dans nos cœurs », explique Christo. « Le projet de toute une vie », en quelque sorte. Les occasions n’ont pourtant pas manqué au fil du temps de vouloir en réaliser un. En 1963, Christo et Jeanne-Claude tentent de convaincre Bill Rubin, le directeur du MoMA, à New York, d’en ériger un dans le musée, mais ils essuient un refus des services de sécurité. En 1967-1968, John et Dominique De Menil – fondateurs de la De Menil Foundation à Houston –, expriment leur intérêt aux artistes et leur suggèrent de le faire au Texas, mais cela n’aboutira pas plus. Deux ans plus tard, à l’université de Philadelphie, Christo et Jeanne-Claude ont enfin l’occasion d’échafauder leur premier mastaba, mais il n’est pas très grand – seulement 1 220 tonneaux contre 410 000 prévus à Abu Dhabi ! –, de plus, c’est dans un espace intérieur, ce qui limite leurs ambitions.
 
Enfin, en 1973, Louis de Guiringaud, alors représentant de la France à l’ONU, par la suite ministre des Affaires étrangères, mais surtout collectionneur d’art contemporain, leur suggère de se tourner vers le tout nouvel État des Émirats arabes unis et les aide à prendre les contacts nécessaires et, là, les choses s’avèrent viables. « Notre plus grand atout est d’avoir été les premiers à nous intéresser à Abu Dhabi et d’y avoir passé beaucoup de temps dès 1979 », dit Christo non sans une certaine fierté. Il existe une magnifique photo du couple, vu de dos, marchant dans un paysage de sable à côté d’une route et d’un panneau signalant la possible traversée d’un chameau, contemplant au lointain le jeu doucereux des dunes ponctuées de poteaux électriques. On imagine leur conversation et le rêve qu’ils font d’y voir implanter un jour leur mastaba.

Christo se lance alors dans une leçon de sémantique quant au mot lui-même : « Contrairement à une idée reçue, dit-il, le terme de mastaba ne désigne pas tout d’abord un monument funéraire égyptien. Il est beaucoup plus ancien. À l’époque de la première civilisation urbaine en Mésopotamie, il y a plus de 7 000 ans, il désignait un banc en terre placé dans le fond des maisons. » D’un jeu de mains, Christo trace alors dans l’espace une forme trapézoïdale indiquant que ce mobilier était « fait de mottes de terre avec deux parties inclinées, deux parties verticales et une surface plate dessus. » Au début, dit-il le sourire en coin, « je ne parlais pas de mastaba, j’utilisais l’expression de tonneaux entassés ». Vu sa charge historique et culturelle, on comprend aisément qu’il ait préféré le mot de mastaba et, aujourd’hui, on peut dire qu’il se l’est approprié, tout en lui donnant une formulation postmoderne.

S’il est l’œuvre de toute une vie, le mastaba que Christo et Jeanne-Claude ont imaginé pour Abu Dhabi sera implanté sur un plateau de quelque 20 km2 et mesurera, selon un rapport proportionnel de 2-3-4, pas moins de 150 mètres de haut, 225 de profondeur et 300 de large. « À la base, c’est exactement la proportion du Bernini’s Square, au Vatican », précise Christo qui s’empresse d’ajouter que, composé de barils de pétrole colorés aux teintes savamment choisies, « quand le soleil se lèvera, la paroi verticale sera d’or. »

L’empaquetage
Quand et comment tout cela a-t-il donc commencé ? « Quand je suis venu à Paris, répond l’artiste, et que j’ai eu l’idée d’empaqueter des boîtes de conserve – des “cans” –, mais aussi d’entasser des pots de peinture en bâtiment. » C’était à la fin des années 1950, voilà près de soixante ans ! Par la suite, Christo a utilisé des tonneaux, réalisé différentes tours mais n’a pas pu les garder faute de pouvoir les stocker. L’une de ses actions les plus mémorables est assurément le « rideau de fer » qu’il a créé le 27 juin 1962, rue Visconti, employant 240 bidons de pétrole élevés à hauteur d’un premier étage, réplique du tristement célèbre « Mur de la honte » érigé à Berlin l’année précédente. On repère ainsi dans la biographie commune des deux artistes un certain nombre de prestations qui jalonnent leur parcours et qui renvoient à ce type de matériau – qu’il s’agisse de projets réalisés ou non. Il en est ainsi de ce mastaba imaginé pour la Fondation Maeght que l’artiste vient, cinquante plus tard, de réaliser enfin [voir dossier sur l’art en plein air].

À l’esprit du public, le nom de Christo est toutefois davantage rattaché à l’idée d’empaquetage, sinon d’interventions monumentales et temporaires. La liste des sites où les artistes ont opéré compose comme une sorte d’inventaire géographique, culturel et politique qui conte quelques-unes des pages déterminantes de l’histoire de l’art contemporain : Wrapped Kunsthalle, à Bern (1967-1968) ; Wrapped Coast, à Sidney (1968-1969) ; Valley Curtain (1970-1972), dans le Colorado ; The Wall-Wrapped Roman Wall, à Rome (1973-1974) ; Running Fence, dans les comtés de Sonoma et Marin, en Californie (1972-1976) ; Surrounded Islands, à Miami (1980-1983) ; The Pont-Neuf Wrapped, à Paris (1975-1985) ; Wrapped Reichstag, à Berlin (1971-1995) ; Wrapped Trees, à la Fondation Beyeler (1997-1998) ; The Gates, à Central Park (1979-2005), etc.

Chaque fois, la même règle : perturber au minimum le cours des choses et restituer le site en son état originel. Chaque fois, c’est une importante production de dessins et de collages dont la vente participe à financer en partie le projet ad hoc. Mais surtout chaque fois, c’est le même combat pour obtenir les autorisations nécessaires à sa réalisation. Ainsi celui intitulé Over the River, une installation suspendue au-dessus de l’Arkansas River sur quelque soixante-huit kilomètres. Voilà vingt-trois ans que Christo et Jeanne-Claude l’ont imaginé et qu’ils essuient les foudres de certaines collectivités locales qui ne veulent rien entendre de la décision de justice favorable à l’artiste. L’affaire est en appel. Christo est un homme patient et affable. Il a appris à composer avec le temps. Il sait qu’un jour l’heure sonnera. Parfois cela va plus vite. Pour preuve, la toute dernière opération que Christo peut ajouter à son palmarès. Surpris de constater qu’on n’en parle pas en France, il s’amuse à ne vouloir rien en dire sinon qu’il s’agit d’un projet en Italie dont la réalisation est imminente. De fait, à l’heure où on lira ces lignes, il faudra faire vite si on ne veut pas manquer de voir ce qu’il en est. Du 18 juin au 3 juillet, Christo nous invite à découvrir le lac Iseo, près de Bergame, en y installant un ensemble de jetées flottantes – The Floating Pears – nous permettant d’aller et venir sur l’eau, d’une rive à l’autre, en passant par la petite île de San Paolo : 70 000 m2 de tissu jaune scintillant, portés par un système de quais modulaires fait de 200 000 cubes de polyéthylène flottant à la surface de l’eau. Quoiqu’il ne date que de 2014, Christo parle de ce projet comme d’une œuvre commune faite avec Jeanne-Claude. N’ayant pas eu l’occasion de réaliser une telle opération depuis The Gates, en 2005, c’est-à-dire depuis la disparition de sa femme, on mesure facilement l’émotion qui est la sienne. Le magnifique cadre naturel d’eau et de montagnes en procure une tout aussi forte qu’occasionnent toutes sortes d’angles et de points de vue inédits, perceptibles tout du long des trois kilomètres des quais flottants.

« L’involontaire beauté de l’éphémère »
« Nos projets sont des œuvres d’art in situ, dit Christo, ce ne sont pas des objets transportables. D’habitude une sculpture normale, qu’elle soit classique ou moderne, a son propre espace physique. D’une certaine façon, cet espace appartient à la sculpture, car il a été préparé pour elle. Nos projets touchent une sensibilité plus vaste, en fait ils s’approprient ou empruntent des espaces qui habituellement n’appartiennent pas à la sculpture. » L’art de Christo et Jeanne-Claude est absolument singulier. On peut vouloir citer en référence une œuvre comme L’Énigme d’Isidore Ducasse de Man Ray (1920), des courants tels que le Nouveau Réalisme ou le Land Art, leur démarche est d’une toute autre trempe. « Je recherche, dit Christo, l’involontaire beauté de l’éphémère. » Rebondissant sur cette formule, le philosophe Dominique G. Laporte soulignait en 1985 que « ce n’est pas une idéologie de l’éphémère que fonde Christo, c’est un travail de la mémoire qui dévoie la représentation arithmétique et linéaire d’une éternité qui ne peut trouver d’autre espace imaginaire où s’inscrire. » Pour sûr, à Abu Dhabi, quand il sera érigé, son mastaba passera comme la figure accomplie du sublime passage de l’éphémère à l’éternité.

13 juin 1935 Naissance de Christo Javacheff en Bulgarie et de Jeanne-Claude Denat de Guillebon à Casablanca
1958 Ils se rencontrent à Paris
1962 Iron Curtain, mur de 240 barils rue Visconti à Paris
1976 Running Fence en Californie
1985 Emballage du Pont-Neuf à Paris dans un polyester jaune
1995 Emballage du Reichstag à Berlin dans un tissu argenté
2016 The Floating Piers en Italie

Christo et Jeanne-Claude

du 4 juin au 27 novembre 2016. Fondation Maeght, 623, chemin des Gardettes, Saint-Paul-de-Vence (06). Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, jusqu’à 19 h de juillet à septembre. Tarifs : 15 et 10 €. www.fondation-maeght.com

Matthias Koddenberg, Christo et Jeanne-Claude en/hors atelier, L’Arche, 322 p., 49,50 €.
Projet « The Floating Piers », jusqu’au 3 juillet 2016. Lac d’Iseo, Italie.

Légende Photo :
Christo devant le Mastaba de la Fondation Maeght en construction © Photo Wolgang Volz / Courtesy Fondation Maeght

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°692 du 1 juillet 2016, avec le titre suivant : Le grand empaqueteur Christo

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