Dimanche 8 décembre 2019

Laurent Le Bon, directeur du Centre Pompidou-Metz

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 14 décembre 2011 - 1615 mots

Le commissaire des expositions d’art contemporain très médiatiques du château de Versailles, a conduit brillamment le projet du Centre Pompidou- « bis ». Il a été nommé directeur de la prochaine Nuit blanche.

Tous ceux qui ont croisé Laurent Le Bon se sont retrouvés victimes bienheureuses de l’ironie dont il use à son propre endroit, comme s’il ne savait pas au juste définir sa place dans le monde. Bien sûr, il sait : il est au premier rang de la classe, position pas toujours enviable, mais que tout semble confirmer, vaste culture, finesse oratoire, jusqu’aux grosses lunettes et à la calvitie précoce. Lors d’un colloque à l’Institut national du patrimoine, dont il est issu, il a ainsi déclenché l’hilarité générale en présentant sa carrière comme une série de catastrophes entraînées par une succession de hasards.

Abolis par autant de coups de dés…, car aujourd’hui, le lutin semble surgir un peu partout. À Metz, où il est bien campé au Centre Pompidou, qui vient de fêter son premier anniversaire fier d’un record d’affluence ; au château de Versailles, où il a été le commissaire des manifestations contemporaines qui ont fait grand bruit ; à Paris, où il est promu directeur artistique de la prochaine Nuit blanche ; dans les sables pétrolifères du royaume saoudien même, où il s’est rendu pour le projet de création d’un centre artistique avec celui qu’il présente comme son mentor, Alfred Pacquement [directeur du Musée national d’art moderne]. Et jusque sous les ors de l’Élysée, qu’il a daigné fréquenter pour embarquer dans la galère de la Commission Karmitz, dont il ne pouvait prévenir le naufrage.

Fils d’immigré
Partout, un peu trop ? La plupart du temps en arrière de la main, cependant. Hors un petit milieu, peu de gens savent qu’il a orchestré le show « Jeff Koons » à Versailles. La position solaire convenant fort bien à Jean-Jacques Aillagon, lui se nichait volontiers sur la lune, affichant avec un air facétieux une humilité de circonstance. L’invité est toujours l’« hôte de marque », le « grand esprit », et j’en passe… Alain Seban, président du Centre Pompidou, le voit pourtant comme son conservateur le plus prometteur, confiant au passage : « Vous voyez que je ne rechigne pas à m’entourer de caractères forts. » Aillagon, qui se fait appeler « président » à tout bout de champ, trouve « qu’il a toutes les raisons de nourrir une ambition » et n’a pas manqué de lui dire. Encore récemment, à peine quadragénaire, Laurent Le Bon a décliné le sauvetage du Palais de Tokyo et refusé le département de la peinture et de la sculpture au Musée d’art moderne de New York, le mythique MoMA. C’est dire que personne ne semble s’étonner quand on évoque son nom pour présider un jour aux destinées du Centre Pompidou. Sauf l’intéressé, naturellement.

Au-delà de la position du joueur, Olivier Meslay, parti rejoindre le Musée de Dallas (Texas), propose une explication à cette modestie affichée : « Il est fondamentalement gentil. » Et, en effet, il est l’un des rares dans le microcosme à rester à l’écart des ragots et des méchancetés. Esprit positif donc, qui, mû par une curiosité insatiable, s’exprimerait dans une « ouverture intellectuelle sans frein ni barrières tout aussi exceptionnelle », selon les mots de son confrère.

Cette fois, le portraituré s’est fait sérieux. Avec le sentiment qu’il lui faut dissiper quelques malentendus qui se tissent en filaments autour de lui. D’abord récuser l’image d’un fils de grande famille. Omettant sa distinction savante ou une vie de famille qu’il conserve dans un domaine réservé, il invoque la malchance de son lieu de naissance, Neuilly-sur-Seine. Où il est né un 2 avril : « pas le 1er, je précise bien ». Sans se départir de ce soupçon d’ironie, Laurent Le Bon se dit de « basse extraction sociale ». « Je ne suis pas né dans l’opulence, mon père était un commercial. Et je suis fier d’être fils d’immigré, enfant de Noire », allusion à une grand-mère sénégalaise. Il se souvient d’un grand-père qui lui faisait partager sa culture livresque et de l’émotion que lui a procuré adolescent l’exposition « Kandinsky » de 1984 au Centre Pompidou, où il devait plus tard inscrire sa destinée. Après leur passage tous deux à la délégation aux Arts plastiques (DAP), Alfred Pacquement l’a « fait venir en 2000 au Musée national d’art moderne ». Curieux assemblage que cette collaboration avec un directeur de vingt ans son aîné, au tempérament protestant si contrasté, mais dont il loue une « fidélité » jamais prise en défaut. Dans sa galaxie, on trouve aussi Aillagon, qu’il a eu « la chance de croiser à Beaubourg, puis de retrouver à Versailles », et envers lequel il dit avoir « le plus grand respect », même s’il ne se considère pas « comme un intime ».

À contre-courant
De toutes ses expériences, Laurent Le Bon dit n’en regretter aucune. Dès le départ, il a joué du contre-pied, en se retrouvant à 24 ans en charge de la commande publique à la DAP. « Mon choix a surpris, mais nous étions en pleine période de patrimonialisation de l’art contemporain, cela s’est avéré passionnant. » Il y a noué des liens avec les artistes qui se sont révélés bien utiles par la suite. Il s’est lancé dans une spécialité négligée, l’art du paysage, ce qui l’a conduit à publier, en 2003, une étude remarquable sur le parc du château de Courances (Essonne). Et à exposer des nains de jardin : « On voudrait toujours me ramener à cela, alors que c’était juste un intérêt pour la culture populaire, et une petite réflexion sur le kitsch. Mais j’assume ce grand écart entre l’histoire de l’art et une superficialité extrême. Et le vide, qui m’est toujours reproché, c’est une idée fondamentale. J’ai proposé à des créateurs de présenter une dizaine de salles vides, seul Klein a refusé (1), je trouve que la question méritait d’être posée. » De toutes les expositions auxquelles il a contribué, « la plus précieuse » à ses yeux reste « Dada », la plus sensible sans doute. Là encore, à contre-courant de l’histoire du centre, plutôt marquée par le surréalisme.

Koons à Versailles ? « c’était essentiel », car cet artiste avait beau être déjà mondialement connu, « il n’avait jamais bénéficié d’une rétrospective en France ». Il a voulu saisir le « rapport d’écartèlement avec le monument historique. C’est une problématique bien reconnue maintenant, mais j’ai eu la chance de créer cette histoire, quatre ans plus tôt, [sous le titre de]  «Versailles off» ; avec Christine Albanel nous avions invité plusieurs dizaines d’artistes ».

Aujourd’hui, il se retrouve porté par le succès de Metz, que tout le monde salue, un chantier achevé « dans les budgets et les délais, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent ». Se payant le luxe de doubler le Louvre à Lens (Pas-de-Calais), avec infiniment moins de moyens, il l’a conduit à bras-le-corps, gérant avec diplomatie architectes, entreprises, élus locaux et autorités centrales. Son exposition inaugurale, sur les chefs-d’œuvre de la collection parisienne, était bluffante. Très vite, cependant, il a cherché une identité propre pour ce lieu, en s’adaptant à cette imbrication de boîtes vides. Très apprécié de l’équipe de jeunes conservatrices qui l’entoure, il travaille sur l’exposition « 1917 », en écho à « Dada ». Vous pouvez être sûr que ce grand lecteur a tout dévoré sur la période. « Nuit blanche ne s’oppose pas à  «1917», ce sont autant d’histoires qu’on essaie de raconter ensemble, nous avons la chance d’être dans un pays qui peut se permettre ces grains de folie. » Ce brillant touche-à-tout défend même la réflexion que [Nicolas] Sarkozy avait confiée à Marin Karmitz, à travers ce Conseil de la création artistique qu’il aurait bien vu comme un think tank « génial pour aider à la prise de décision ». « D’abord je l’assume, nous sommes des fonctionnaires. Je suis un technocrate culturel. Le mot est galvaudé, tout le monde aimerait s’en affranchir, mais moi il ne me gêne pas : il faut bien connaître le système, pour mieux le combattre. »

« Le seul à lever la main »
Et l’Arabie Saoudite, l’une des pires dictatures religieuses, n’est-ce pas aller un peu loin dans le rapport à l’autorité ? « Il y a un dialogue, c’est essentiel, et une envie folle de culture. C’est complexe, c’est sûr, on ne va pas arriver en donneur de leçons, mais ouvrir des champs à partir de leur propre culture. Il ne s’agit pas de créer un clone ou d’envoyer nos fonds de tiroir. J’ai toujours saisi des opportunités. Si l’on veut faire surgir du positif, on se doit d’être ouvert : la France est jonchée de projets échoués, que personne ne voulait porter. Pour Metz, cela s’est passé simplement : j’ai été le seul à lever la main… C’est le même type de défi. Un de mes plus beaux moments, c’est lorsqu’un Lorrain m’a dit n’avoir jamais vu un Matisse pour de vrai. J’aime affronter les situations complexes, et y apporter ma modeste contribution. Il vient toujours un moment où la curiosité l’emporte. »

Laurent Le Bon en dates

1969 : Naissance à Neuilly-sur-Seine.
1993 : Chargé de la commande publique à la délégation aux Arts plastiques (DAP).
2000 : Entre au Centre Pompidou.
2005 : Exposition « Dada ».
2008 : Jeff Koons au château de Versailles, avant Xavier Veilhan et Takashi Murakami.
2010 : Inauguration du Centre Pompidou-Metz avec « Chefs-d’œuvre ! ». 2011 : Nommé directeur artistique de la Nuit blanche. Copilote le projet d’un centre culturel à Dharan (Arabie Saoudite).

Accéder à la fiche biographique complète de Laurent Le Bon.

Note

(1) Clin d’œil à la manifestation d’Yves Klein à la galerie d’Iris Clert en 1958, qu’il aurait eu du mal à rééditer en 2009…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°359 du 16 décembre 2011, avec le titre suivant : Laurent Le Bon, directeur du Centre Pompidou-Metz

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